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HISTOIRE GÉNÉRALE DES VOYAGES.
TOME IX.
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HISTOIRE GENERALE DES VOYAGES,
NOUMÉEELE COLLECTION
DE TOUTES LES RELATIONS DE VOYAGES PAR MER ET PAR TERRE,
Qui ont été publiées jufqu’a prefent dans les différentes Langues de toutes les Nations connues :
CONTENANT
CE QU'IL Y À DE PLUS REMARQUABLE, DE PLUS UTILE, ET DE MIEUX AVERE' DANS LES PAYS OU LES VOYAGEURS ONT PENETRE',
TOUCHANT LEUR SITUATION, LEUR ETENDUE, Îcurs Limites, leurs Divifons, leur Climat, leur Terroir, leurs Productions, leurs Lacs, leurs Rivieres, leurs Montagnes, leurs Mines, leurs Cités & leurs principales Villes, leurs Ports, leurs Rades, leurs Edifices, &c.
AVEC LES MŒURS ET LES USAGES DES HABITANS,
LEUR RELIGION , LEUR GOUVERNEMENT ; LEURS ARTS ET LEURS SCIENCES, LEUR COMMERCE ET LEURS MANUFACTURES;
POUR FORMER UN STSTÊME COMPLET D'HISTOIRE ET DE GEOGRAPHIE MODERNE, qui reprefentera l état atuel de toutes les Nations =:
ENRICHI DE CARTES GÉOGRAPHIQUES Nouvellement compofées fur les Obfervations les plus autentiques,
BE PLANS ET DE PERSPECTIVES; DE FIGURES D'ANIMAUX, DE VÉGÉTAUX» Habits , Antiquités, &c.
TOME NEUVIEME, A PARIS, Chez DIiDOT, Libraire , Quai des Auguftins, à la Bible d'or,
NS :1D°G G.. ‘LL AVEC APPROBATION ET PRIVILEGE DU ROI.
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AVERTISSEMENT.
N avançant dans une longue carriere . un Ecrivain, qui n’a pû donner d’autre garant que fa bonne foi, doit fe croire obligé de faire quelquefois remarquer à fes Lecteurs qu’il ne les fait pas marcher au hafard, & qu'ils peuvent également compter fur fa diligence &c {a fidélité jufqu'au terme.
On ne parle point de cette fidélité qui confifte à publier chaque Volume dans le tems qu'on fe le propofe, c’eft-à-dire, auffi-tôt qu'on le defire, & que dans lardeur de plaire au Public on fe hafarde quelquefois à le promettre. Il eft certain qu'une promefle de cette nature ne doit pafler que pour un engagement conditionel. Ce qui dépend d’un grand nombre de fecours, qu'il n'eft pas aifé de raflembler (4), ne peut être afüujetti à des regles fixes, ni pour la durée du travail, ni pour le tems de la publication. Nos Bibliothéques , fans excepter celle du Roi, ne contiennent point tous les Voyageurs. On a recours à celles des Etrangers. Comment répondre du zéle des correfpondans , & de la diligence des voitures? D'ailleurs les Figures & les Cartes caufent toujours quelque retardement , qui vient de la lenteur des Artiftes. Aïinfi, promettre qu’un Volume fortira de la preffe dans un tems qu'on croit pouvoir nommer, c’eft s’'obliser fim- plement d’y apporter tous fes foins; & jufqu’à préfent on n’a pas eu plus de négligence à fe reprocher, qu’on ne veut en avoir juf qu'à la conclufion de l'Ouvrage.
Mais pour la conftance eflentielle, qui regarde le fond de l'engagement & la totalité de l'exécution , on ne balance point a raflurer les Soufcripteurs, qu'un délai de quelques mois paroît avoir allarmés. L’Auteur, répondant tout à la fois de fes propres intentions & de celles du Libraire, déclare que fa mort eft je feul obftacle qui puiffe interrompre fon travail. Dans cette fup- pofition même, la France eft aflez riche en Ecrivains pour lui donner des Succefleurs : & fa philofophie lui faifant envifager affez tranquillement ce qui doit arriver après lui, il veut tracer
(a) Il y auroit de l’injuftice à ne pas faire d’après les Anglois, & qu'à préfent il ne doit gttention que l'Auteur travailloit autrefois rien qu'a lui-même. a ii
AVE R DIS VSLE UMP E NET d'avance le chemin qui refteroit à fuivre , fi la mort, plus prompte en effet quil ne doit le craindre de fon âge & de fa fanté , ne lui permettoit pas de l’achever.
Aux neuf Volumes qu’il a déja publiés (2), la mefure de fon ujet, prife avec plus de foin depuis qu’il n’a plus les Anglois pour guides, l'oblige néceffairement d'en ajouter trois : :
Le premier, c’eft-à-dire , le dixiéme dans l’ordre de l'Edition : contiendra ce qui appartient encore aux Indes Orientales , fur- tout les Voyages par le Sud - Oueit , ce qui regarde les Terres auftrales , les Voyages qu'on nomme errans , parce qu'ils n’ont pas d'objec fixe, & les Voyages autour du monde.
Les deux autres Tomes font réfervés prefqu’entiérement pour PAmérique, fuivant le nouveau plan que lAuteur a déja pris foin d'annoncer, & dont il ne veut pas différer plus long-tems à donner une lescre idée. Ce plan , aufli fimple qu'agréable, confifte à réduire toutes les Relations en un feul corps, qui formera une Hiftoire fuivic ; en rejettanc dans les Notes ce qui eft perfonnel aux Voya- : geurs , & tout ce qui paroïtra digne d'être confervé, fans méri- ter d’être admis dans une narration noble & foutenue. Après beaucoup de réflexions, il lui femble que c’eft l'unique moyen d'éviter, dans le texte, les petits détails & les répétitions en- nuieufes, dont on a fait un jufte reproche aux Anpglois.
Les Voyages au Nord, qui font en petit nombre, & la plü- part très-courts, trouveront place à la fin du dernier Tome,
# +
ON n'entre dans aucune explication fur le Volume qu’on donne aujourd’hui, parce que chaque article porte fon éclair- ciffement dans une courte Introduétion. En général, on fe flatte qu'il ne paroïtra pas le moins inftruétif & le moins agréable. Mais, jufqu’à louverture du nouveau plan , l'ambition de l’Au- teur fe borne, en continuant de fuivre celui des Anglois, à ne pas donner fujer de regretter fes anciens guides.
(&) Trente-fix de l'Edition ##-12°
BLSLLAR AS LEE RSR BTE R S,5,5,5,4,8,2654br2 2 8,8 5,5,8,5,4,4,4,
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DES TITRES ET DES PARAGRAPHES CONTENUS DANS CE VOLUME.
AVERTISSEMENT,
SUITE) DU
Pag. j
L'ECRE ET.
Voyages de Carré & de Leftra aux Indes Orientales.
Ë NTRODUCTION ; I Paracrarne I. Voyage de Carré, 2 Parac. Il. Voyage de Leffra , 14 VoyaAces de Jean Ovington , à Surate
G en d’autres lieux de l'Af e 6’ de
l'Afrique , 30 Description du Pays de Surate ; 38 Vovaces de Pierre Will-Floris , au
Golfe de Bengale, s6 Description du Royaume d’Arra- kan, | 63
Par. I. Defcription géographique, ibid. Parac. Il. Mœurs & Ufages d’Arra- kan, 67 VoyAcE d'Alexandre de Rhodes , aux Indes Orientales , 71 DescrirrioN du Tonquin , 91 Parac. I. Situation & étendue du Ton- quin 93 Parac. Il. Forces du Royaume, 96 Parac. Il. Caraülere 6& Mœurs
Habitans,s Parac. IV. Sciences & Savans , Tonquin , 104 Parac. V. Gouvernement , Loix & Politique du Tonquin , 106 Parac. VI. Funérailles du Tonquin , IIS
Parac. VIL Religion ; Temples , Ido-
les & Superfltions , T7 ParaAc. VILL. Produilions du Tonquin , 119
ParAc.IX. Commerce & Monnoie , 122
VoyAGE de Guy Tachard, à Siam, 124
VoyaAce du Chevalier Chaumont ,°a Siam , 163 Seconp VoyAGE de Tachard , aux In- des Orientales , 176 VoyAce du Pere de Fontenay ; de Siam a la Chine , 186 VoyAcE d'Occum Chamnam , de Siam en Portugal , 216 Description du Royaume de Siam , 236
ParAc.I. Conditions , Gouvernement ; G Milice des Siamois , 251 ParaAG. Il. Education , Langue , Scien- ces & Exercices des Siamois >» 261 PArRAG. IL. Femmes , Mariages ; Suc- ceffions & Mœurs des Siamois, 270 PaArAG. IV. Wouures , Equipages , Speëlacles & Divertiflemens des Sia- MOIS 3 274 Parac. V. Palais , Gardes , Officiers , Femmes & Finances du Roi de Siam.
Ujages de la Cour ; 280
TABEEMDES ÆITRES
ParAc. VI, Talapoins & leurs Cou-
vens. Religion 6 Funérailles des S 1a=
INOIS » 287 Parac. VII Hifloire naturelle de Siam ;, 302 Parac. VII. Langue vulgaire & Lan- gue favante de Siam , ie Voyacr d’Auguflin Beaulieu , aux In- des Orientales , 317 Description de l’Ifle de Sumatra, 338 VoyAcE de Fernand Mendez Pinto,
353
ParaAc. I. Premiere fortune de Pinto, & fon départ pour les Indes, 354 Parac. Il. Courfès & avantures de Pinto, avec Antonio Faria , 36$ Parac. Il. Expédition finguliere de l’Ifle de Calempluy , 389
Parac. IV. Difgraces de Pinto à La:
Chine & dans la Tartarie , 402 PArAG. V. Retour de L' Auteur aux In- des , après fon eftlavage , 423 PARAG. VI. Suite des Avantures de Pinto, & [on retour a Lisbonne , 477 VoyaAceE de Dellon , aux Etablifflemens François de la Côte de Malabar , 497 Voyaces aux Mines de Diamans , de
es
ET PARAGRAPHES.
Le, S15 PArAG. I. VoyAcEs de Guillaume de Methold , ibid.
ParAc. II. Voyaces de Tavernier, aux Mines de Diarmans, S19 ParaAc. Ill. Royaumes de Boutan , de
Tipra, 6 d’Afèm , S48. Royaume de Tipra , S4$ Royaume d’Afèm , 46 DescriprioN du Royaume de Golcon-
de, EL ORIGINE du Royaume de Golconde , & Ja derniere Révolurion , s$9 Descriprion du Royaume de Pepu, s6G
Voy Ace de Nicolas Graaf,, fur le Gan- 8€ SUAE ParaG. I. Etat des Portugais aux In- des Orientales ,en1670 ; 583 Parac. II. Hifloire de Dom Pedre de Caftro , 583$ Voyace de Luillier, au Golfe de Ben- gale, & aux Etabliffemens François fur le Gange, 602 Parac. I. Erabliffement des François a Pondichery , 608 _SuppcemMENT 4 la Deféription des Ifles
Golconde , de Vifapour & de Benga- de Bourbon & de Frances s39 Fin de la Table des Titres & Paragraphes. On trouvera le Privilege au premier Volume. APPROBATION. Fa: lü , par ordre de Monfeigneur le Chancelier , le Neuvié Tome de
l'Æifloire des Voyages , & je n'y ai rien trouvé qui puifle en empecher l’im prefion. Fait à Paris ce 7 Septembre 1751. GEINOZ.
HISTOIRE
GENERALE
DES VOYAGES
DEPUIS LE COMMENCEMENT DU XV® SIÉCLE. SECONDE PARTIE. LIT RES EC ON D:
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AUX INDES ORIENTALES. :
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EU X qui s’attachant à l'efprit d’un Ouvrage, confultent les Préfaces,pour s’inftruire des vües de l’Auteur,& pour fe met- tre en état de juger s’il eft fidéle à les fuivre dans le cours de fon travail , reconnoîtront ici l'exécution de mes nouvelles promefles (1). Ils ne peuvent avoirlû les dernieres Relations 7 du Tome précédent, fans être fort faisfaits de retrouver ici le fond des mêmes fujets & la fuite des mêmes événemens. C'eft ce foin de rap- (1) Voyez l'Avertiffement du Tome VII. Tome IX. À
CARRE"
1668. Motif du voyage,
M, Caron eft chargé de la di- retion du Cons murce oriental,
2 HS) TNONT RS ET) CREUNAENRTANL E procher les Voyages contemporains, fur-tout ceux qui regardent les mèmes lieux , que les Anglois ont négligé, & qui paroït néanmoins abfolument néceflaire pour donner à ce Recueil un air hiftorique; c'eft-à-dire , pour le rendre digne de fon Titre. La multitude de Relations anciennes & moder- nes, qu'ils ont laiffées par derriere, & que je ferai obligé de rappeller fur la fcene pour achever l'article de l'Afe, ne me permettra pas toujours d’obferver la anème régle. Aufli n’ai-je promis abfolument ce nouvelordre que dansun plan qui me fera propre (1) , & qui ne peut commencer qu'avec les Voyages en Amérique. Mais jufqu'alors , en continuant malgré moi de fuivre le plan des Anglois , je m'efforcerai du moins de fuppléer à fes défauts par des liaifons aufli naturel- les que les rapports du tems & des lieux pourront les fournir.
Ici , j'ai l'avantage de trouver les deux Relations qui vont faire l'ouverture de ce Volume, liées comme d’elles-mèmes. avec celles qui les précédent (3).
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N refte de François s’obftinoit encore, avec moins de prudence que de courage , à combattre les obftacles qui s’oppoloient à leur érabliffement de Madagafcar, lorfque le grand Colbert , dont les vües s’étendoient beaucoup plus loin que cette Ifle, mais qui ne vouloit pas y laïfler périr abfolument les efpérancés du Commerce , jetta les yeux fur M. Caron , Hollandois fort ver- fé dans les affaires. de l'Orient , où il avoit été long-tems à la tère de fa Na- tion. Quelques fujets de mécontement l'ayant fut retourner en Hollande, fon chagrin & fon inclination l’avoient fait paller au fervice de la France. Il fut nommé Directeur général-de la Compagnie des Indes.; & dans cette qua- (2) Tbidem. (3) Voyez l'Introduction aux voyages de »
Rennefort, Tome VIII, p. 551 & fuivantes; & la Relation de la Haie, bd. p. 628. NRE
(4) Ce Voyageur ne fe fair connoître que » lesbagarelles, & qu'avec cette double pré- par la protection particuliere dont M. Col- » caution , il évitera les deux écueils où bert l'honoroit ; & par la commiflion qu'il »-échouent prefque tous les faifeurs de Rela- avoit eûe , avant fon Voyage aux Indes (pu- » tions. Cependant il paroît avoir oublié cetre blié à Paris en 1699, chez Claude Baïbin, promeffe dans le récit de plufeurs Avantures 7-12, 2 volumes , & dedié à Madame la Du- galantes, auxquelles il s’arréte volontiers. Ses
Ce que je dirai de moi ne fera qu'en paf- fant, & par la néceflité abfolue d’en pat- ler. Le monde n’a que faire du détail de mes Avantures. Il ajoute, qu'il fupprimera
” cheffe de Montfort ) » de vifiter les Etats de
æ Barbarie, lés Ifles de la Méditerranée , &
*# quelques Ports: de l'Océan , dont il avoit .® rendu compte à ce Miniftre. Sa Relation
m'eft pas mal écrite. «Elle a quelque chofe de prévenant dans l'exorde. » Je n'écrirai # rien, dit l'Auteur, qui ne puifle fervir à æ l'inftruétion des hoinmes , ou leur plaire > au moins par le charme de la nouveauté.
remarques font d’ailleurs judicieufes. Après fon Voyage de Surate, qui ne compofe qu'en- viron Je quart de fon Ouvrage, il prit fon chemin par la Perfe, d'où il fe rendit en di- vers endroits de la Turquie, & revint en France à la fin de 1671. Il fit enfuite un au- tre voyage aux Indes, dont les principales circonftances font le fujec de fon fecond Tome,
DES VOA -G HIS vo I L 3
lité , il recut ordre de partir pour Madagafcar , où la fituation de Ia Colonie Françoife demandoit un prompt fecours.
Carré fut chargé de le fuivre , fans autre commiffion que d’obferver tout ce qu'il verroit de remarquable dans fon Voyage , & d’en dreffer des mémoires. Ils arriverent heureufement au Fort Dauphin. Mais ayant bien-vôt reconnu » que c'eût été ruiner les affaires de la Compagnie que de s'arrêter à faire la » guerre aux Habitans de l'Ifle , Peuple farouche , qui leur auroit donné beau- # coup d'exercice , & dont la défaire entiere leur auroit apporté peu de profit ; ils prirent le parti de faire voile vers Surare, ville fameufe par le Commer- ce de toutes les Nations, & déja connue des Marchands François par quel- ques Voyages particuliers {s). La Compagnie, remarque l’Auteur, » ne pou- # voit pas choifir, dans le monde entier , un lieu plus propre à fes deffeins, # ni lui, faire un Voyage plus agréable.
Avant que de prendre cette route , ils vifiterent lIfle de Bourbon , où les François avoient déja jetté des fondemens fi folides , que leur colonie croif- foit de jour en jour. La Defcription qu'il fait de l’Ifle n'ajouteroit rien à cel- le qu'on a lüe dans la Relation de Montdevergue ; mais il y vit un oifeau, qu'il n'avoit vû, dit-il, dans aucun autre lieu. Les Habitans le nomment Le Solitaire , parce qu'aimant en eflet la folitude 1 ne fe plaît que dans les Can- tons les plus écartés. Il eft toujours feul , & jamais on n’en trouve deux ni
plufieurs enfemble. On le compareroit au Coq-d’inde, s'il n’avoit les jambes
plus hautes. La beauté de fon plumage eft adnurable. C’eft une couleur chan- geante, qui tire fur le jaune. Sa chair eft exquife. Caron voulut garder deux de ces oïfeaux, pour les envoyer en France & les faire préfenter au Roi : mais 1ls moururent de mélancolie, dans le Vaifleau , fans avoir voulu boire ni manger (6).
La Navigation fut heureufe jufqu’à Surate. L’'Auteur faifant profelion de pafler fur les événemens communs, ne s'arrête pas mème à l’érabliflement du Comptoir François dans cette ville, & fe borne à le repréfenter oriffant fous la conduite de M. Caron, qui confervoit, dit-il , à l’âge de foixante-dix ans, autant de courage & de réfolution que de prudence.
Thevenot remarque, dans la HER partie de fes voyages‘ (7), qu'à fon arrivée aux Indes en 1666 , le Gouverneur de Surate faifoit de grandes in- formations fur la Compagnie Françoife. Il avoit recu deux Envoyés de Fran- ce , la Boulaie & Beber (8), qui éroient venus folliciter la liberté du Com- merce , & qui devoient fe rendre à la Cour d’Agra dans la mème vüe. Com- me tous les autres Européens qui étoient établis à Surate , fe croyoient inté- reffés à faire exclure les François, ils employoient toutés fortes d'artifices pour infpirer aux Indiens une mauvaife idée de ces dangereux Rivaux. Le Gou- verneur étoit déja difpofé à leur rendre de maüvais offices à la Cour, lorf qu'un Capucin , nommé le Pere Ambroife , Supérieur de la Miffion de fon prdre , entreprit de le défabufer. Ce Mifionnaire s'étoit fait refpecter par fa (5) Voyage de Rennefort, Tome VIII, climat & de fes productions.
p. 562. ne (7) Voyagés de Thevenot”, II, Patie,
(6) L’Auteur compare cette Ifle au Paradis pages s9 & fuivantes, cerreftre, & fait un éloge admirable de fon (3) 1bid.p: 68,
A ii
CARRE. 1668.
En quelie qua- lité Carré le fu.
Raïfons qui font abandonner Madagafcar.
tat de l'Hfie de Bourbon.
Bel oi feau nous- mé le Solitaire.
Carré arrive à Surate,
Etat de la Corgs pagnie Françoi< fe à Suyate,
Important fer: vice qu'un Ca- pucin rend à a Çompagnite
: HISTOIRE GENERALE ù er probité. Il fut reçu favorablement à l’Audience , & les premieres explications ï PE out firent concevoir quel étoit le plus grand obftacle qu'il eût à vaincre. On * avoit perfuadé au Gouverneur, que les François qui devoient venir étoient des Corfaires.
Cette calomnie avoit eu d’autant plus de facilité à fe répandre , que deux ans auparavant , un Corfaire Hollandois , nommé Lambert Hugo , étant entré dans la Mer rouge avec commiflion de M. de Vendome, Amiral de France,
Fun & quelques François fur fon bord , avoit enlevé quelques Vaiffleaux. Mais ce dois, qui avoir qui cauloit le plus d’allarme aux Indiens, c'éroit l’hiftoire d’un Navire qui Ne d portoit le bagage de la Reine de Vifapour , & qui avoit échoué vers l’Ifle de ; Socotra. Cet Reine, qui alloit en pelerinage à la Mecque , s’étoit trouvée hors des atteintes du Corfaire en paflant heureufement dans un Vaifleau An- glois : mais s'étant contentée ; pour fon bagage , d’un Navire qui lui apparte- noit, Hugo le rencontra & ne celfa point de le poulffer avec tant de vigueur, que le Capitaine fut contraint de fe faire échouer. Quoique le Corfaire ne püt s’avancer tout d'un coup vers fa proye, il ne perdit pas courage. Après avoir attendu avec patience quelles feroient les fuites du défefpoir des In- diens , il remarqua facilement que l'eau leur manquoit, & qu'ils ne. pou- voient réfifter long-tems à ce befoin. En effet , ils eurent tant à foufhir , qu'ils prirent le parti de cacher dans la mer ce qu'ils portoient d’or , d'argent & de pierreries, & d’avoir recours au Corfaire même , pour fauver leur vie; dans l’efpérance qu'il fe contenteroit de ce qui reftoit fur leur Vaifleau. Hugo , étant arrivé près d'eux, apprit de quelque perfide de leur propre trou- pe , qu'ils avoient fait defcendre dans la mer quantité d'argent , de Joyaux &c d’éroffes precieufes , que la Reine apportoit pour faire fes préfens au Prophe- te & à fes Miniftres. Il lui fut aifé d’arracher plus de lumieres à ceux qui avoient été chargés de l’exécution. Thevenot rapporte que le Capitaine & le Charpentier furent long-tems tourmentés, & qu'on menaça d’évorger le fils du Charpentier aux yeux de fon Pere (9). Enfin Hugo fit retirer toutes les r1-- chefles qui avoient été confiées à la mer , & s’en failit comme du refte de la charge. ne | Cette ation avoit fait tant de bruit ; dans Jes Indes ; que le nom du Cor- dans les Indes. : (aile, qu'on y prenoit pour un François, étoit en abomination. Le Gouver- neur de Surate en parla vivement au Pere Ambroife , qui eut beaucoup de pas à Jui perfuader que Hugo n’éroit pas François, quoiqu'il eût paru avec Dove € Pavillon de France , & qu'il eut quelques François fur fon bord. Il n'excu- tes remer en ee {oit pas du moins les foldats ou les matelots de cette Nation ; d’avoir aidé à time, fes brigandages ; & revenant toujours àux préventions au’on lui avoit infpi- rées., 1] foutenoit qu'il n’y avoit que le deffein de ‘voler qui püt les avoir ame- nés aux Indes, Le Miflionnaire avoit en réferve une autre réponfe. Il afura. le Gouverneur qu'ils n’éroient venus que pour vanger loutrage qu'on avoit. fait à quelques gens de leur pays , dans Aden, ville de l'Arabie heureufe.. 1] lui raconta ce qui s’étoit pañié depuis quelques années dans ce Port. Une Patache de M. le Maréchal de la Meilleraie ayant été féparée de fon Vaif- {eau par la tempère , & forcée de fe retirer dans le Port Ÿ Aden , les Surnis
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(>) Voyage de Carré, Tome I. p. 12,
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DES) VIO VA "GE SAIL:r ve 1 I. $ après l'avoir bien reçue , après avoir promis aux gens de l’Equipage de les traiter en amis, avoient fait circoncire , malgré leur réfftance , tous ceux qui étoient defcendus au rivage. Cette barbare violence , ajoûta le Pere Ambroife » N'a- voit pas empêché que le Roi de France n'eut défaprouvé l'ation du Corfaire , parce qu'ayant quelques François fur fon bord ; il avoit fait une mauvaife renommée au refte de la Nation. Mais c'étoit pour détruire cet injufte préju- gé, que Sa Majefté Très-Chrétienne avoit établi une Compagnie de Commer- ce , qui devoit apporter aux Indiens plus d avantage que la France n’en pou- voit jamais tirer des Indes, avec ordre exprès de n’y exercer aucun acte d'hoftilité.
Cette apologie ferme &c fincere produifit un changement merveilleux dans Pefprit du Gouverneur. Il pria le Pere Ambroife de l'écrire en langue Per- fienne. Il fe hâta de l’envoyer à la Cour. Le grand Mogol, fe l’étant fait lire, n’en fut pas moins fatisfait. On ne fit plus que des carefles aux deux Envoyés de la Compagnie. Les Anglois mêmes , dont le Préfident étoit ancien ami du Pere Ambroile , leur rendirent toutes fortes d’honneurs (10). Telle étoit la dif. pofition des efprits , à l’arrivée de Caron ; & fa prudence ayant achevé de fur- monter les obitacles , on vit bien-tôt naître , fous les plus heureux aufpices ; un Comptoir du nom François. LE
La commiflion particuliere de Carré lui fit chercher à fe faire des liaifons utiles, dans la vûe de s’inftruire à fond de tout ce qui regarde la ville de Su- rate (11). » Elle n’a pas toujours éré ni fi grande, n1 fi peuplée qu’aujour- » d'hui. Elle doit à fes malheurs une partie de fon éclat. Les Portugais l'ayant » rafée en 1520, fous la conduite d'Antoine Sylveira , les habitans ne fu-
# rent le plutôt délivrés de ces dangereux Ennemis, qu'ils entreprirent de
» la relever de fes ruines; & comme ils fe promettoient de réparer toutes » leurs pertes par le Commerce, ils lui donnerent une forme marchande, la » plus commode & la plus fuperbe qu'ils purent imaginer (12).
Surate ef fituée (13) fur la Côte de Malabar , à l’extrèmité de la Mer In- dienne, au vingt-uniéme dégré & demi de latitude Septentrionale. Elle eft arrofée par le Taphy , belle & grande riviere , qui forme un Port , où les plus gros bâtimens de l’Europe peuvent entrer facilement. Le climat eft fort chaud ; mais fon ardeur exceflive eft tempérée par des pluies douces , qui tombent dans la faifon où le foleil à le plus de force, & par des vents qui foufflent révulierement dans certains mois. Ce mélange d'humidité & de chaleur fait le plus fertile & le plus beau pays du monde , d’un terrain qui feroit naturellement fec & inhabitable. Le riz & le bled néceflaires pour la nourriture d’une fi grande ville, y croiflent en abôndance , avec tout ce qui peut fervir à la bonne chere. » Les Européens , ajoute l’Auteur ; y favent » trouver jufqu'aux délices du goût & de la volupté ; plus habiles fur ce » point, mais plus malheureux que les Indiens (14).
La grande Place de Surate eft environnée de belles Maifons. Le Château . qui la termine n'eft pas un des moindres ornemens de la ville. Il à, pour
(ro) Ibidem. pages 63 & {uivantes. (13) Voyez ci- deflous le voyage d'@: Qix) Ibid. p. 14, vington. : (12) Ibid. p. 16, (14) Ibid. p. 19.
À ii}
E]
ARRE
16638.
Effet de fon
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Idée qu’il dot.
ne de cette villes
Drm Res RES CARRE. 1668. ÉBeauté des Edi-
fices,
Comptoirs des Nations Etran- geres.
Surate eft pi'- ée par Sevagy.
Hardiefe de ge Con 1utrante
6 HISTOLRENGENERALE
foité , la Riviere même , qui vient laver le pied de fes Baftions, & qui en rend l'approche très-difcile.
Les Habitans n’épargnent rien pour embellir leurs Maifons. On eft fur- pris de voir les dehors aufli ornés d'ouvrages de menuiferie , que les appar- temens les plus propres (15). L'intérieur elt d’une magnificence achevée. On y marche fur la porcelaine , & de toutes parts les murs brillent de certe pré- cieufe matiere ; outre une quantité infime de vafes, qui donnent aux cham- bres un air incomparable de fraîcheur & de propreté. Les fenêtres ne reçoi- vent pas le jour , comme en Europe , par des carreaux de verre, mais par des écailles de Crocodile ou de Tortue, ou par des nacres de perles , dont les différentes couleurs adouciflent l'éclat du foleil, & rendent la lumiere plus agréable fans la rendre plus obfcure. Les toits font en plateformes , & fervent le foir à la promenade : fouvent même on y fait tendre des lits , pour yapafler la nuit plus fraîchement. C’eft prefque le féul moyen d'éviter les grandes chaleurs, qui fe font fentir la nuit dans l’intérieur des Maïfons , pr que l’air eft frais au dehors.
Outre les Maifons publiques, qui font l'ouvrage des Magiftrats, Carré van- te celles que d’autres Nations avoient fait bâtir comme à l'envie, & qui oc- cupent de grands quartiers de la ville. On diftinguoit, par différens éten- dards , les Comptoirs des François , des Anglois & des Hollandois. Ces trois grands édifices joignoient à leur beauté, l'avantage d’être fi bien foruifés, qu'ils étoient à couvert de toutes fortes d’infultes.
Les François n'étoient établis que depuis un an dans Surate, lorfqu'une dangereufe expérience leur fit fentir ce qu'ils devoient à la prudence de leur
_Direéteur , pour avoir tourné fes premiers foins à la füreté du Comptoir. Un
célébre Avanturier , nommé Seyagy (16), qui après avoir fait la terreur de l'Afe par fes armes, étoit parvenu à fe former un Royaume aux dépens du Mogol & des Rois de Vifapour & du Decan , entreprit de réparer l’épuifement de és trefors , qu'il avoit employés dans différentes guerres , par le pillage de Surate. C’étoit la feconde fois qu’il avoit recours à cet expédient ; mais quoi- qu’il eût réuñli dans une autre occafion par la furprife , il employa dans celle- ci des voyes fort oppofées. Le feul ufage qu'il fit de la rufe fut pour gagner le Gouverneur : & lorfqu'il fe crut für de l'avoir fait entrer dans fes intérèts par l’efpérance du partage , il envoya demander hautement à la ville une fomme de dix millions , avec menace d'aller la piller lui-même, fi fa deman- de étoit rejetée. Carré parle de cetre intelligence, fur la foi d’un officier du Gouverneur (17), qui n'avoit pas ignoré la trahifon de fon Maïtre, mais qui avoit manqué de courage ou d'honneur pour la découvrir aux Habitans. Sevagy douta fi peu du fuccès, qu'après le refus auquel il s’attendoit , 1l fit avertir la ville du jour & de l’heure qu'il choifiroit pour y entrer (18). Mais avant que de s'approcher des murs, 1l envoya un officier de fon Armée aux
(xs) Ibid. p. 21. On s'arrête ici à cette de Vanden Broeck, Tome VIII. de ce Re- idée générale de Surate , parce que les dé- cueil dans Thevenot. tails font plus exaéts dans la Relation d'O- (17) Carré, p. 93e vington. (18) Ibsderm
(76) Voyez fon Hiftoire dans la Relation
DES AV4O YA G'ELS. RÉSULTE 7
Comptoirs des trois Nations de l’Europe qu'il redoutoit le plus, les François ,
les Anglois & les Hollandois , pour leur recommander de faire paroître leurs
Etendarts fur leurs terrafles, & leur promettre que ce figne les mettroit à
couvert de la fureur du foldar. M. Carron le fit remercier , dans les rèrmes les
plus obligeans. Cependant il mena l'officier dans le lieu où les Marchands de
France s’affembloient; & lui ayant fait remarquer quantité d'artillerie, prète
à jouer , il lui déclara nettement que le quartier des François fe croyoit à couvert , fur d’autres fondemens que la bonté de Sevagy.
Cet heureux brigand ; qui n’étoit pas éloigné de la ville, fe préfenta bien- tôt aux Portes. Le Gouverneur étoit monte au Château, pour y donner des confeils dignes d’un traître , & capables de favorifer la trahifon. Sous prétex- te de foudroyer Sevagy de a Forcerefle , il ft abbatre un mur qui couvroit fa marche, & qui lui avoit déja donné la facilité de faire filer fes troupes. C'étoit lui ouvrir la ville , & l’aflurer du fuccès de l'intelligence. Les Habi- tans voulurent s’avancer ; mais 1l étoit trop tard , & l’'Ennenu fe répandoit déja dans la ville. Carré regarde comme une chofe étonnante , que Sevagy n'ayant que douze mille hommes, une Ville aflez bien fortifiée , & remplie de plus de quatre cens mille Habitans, ne fit pas la moindre réfiftance (19) ; foit que la terreur eut abbatu les efprits , ou que tant d'hommes, différens de Nation & d'intérêts, peu verfés d’ailleurs au métier des armes, fuffent plus propres à s’embarrafler mutuellement qu’à s’entreprèter du fecours. La violence fut ex- trème , & la vie mème des Habitans ne En point épargnée. Les François mon- tierent une contenance fi ferme, que non-feulement ils préferverent leur Comptoir du pillage, mais qu'ils chafferent mème de quelques Maiïfons voi- fines quantité de ce que la fureur & lavarice y avoient amenés. M. Ca- ron , avec le fang-froid de fa Patrie, fit éclater toute la bravoure d’un Fran- çois (20).
Carré ajoute que la trahifon du Gouverneur de Surate n'ayant pù demeu- rer fung-tems fecrette, le grand Mogol s'en défit par le poifon : » Vangean- » mais fort ufitée dans cette Région , & pour laquelle on employe une forte de Moines , nommés Faquirs, qui ont l’art de compofer des poifons fort » fubrils. Le Gouverneur fut empoifonné par une lettre qu'il reçut du Mo- » gol, & qui le ft tomber fans vie , en la baifant , fuivant l’ufage des orien- # taux. Les Chirurgiens François , qui lui ouvrirent la tête, remarquerent
CARRE:
1668.
Comment lez François fon garantis du pii- lage,
Defotation des Habiins,
Le Gouver- neur eft puni par
A ; ONE : fon S in » ce indigne d'un Monarque , qui jouit d’un pouvoir abfolue fur fes tés ee
» fans peine la trace du poifon : fur quoi l’Auteur obferve judicieufement, |
qu'une punition de cette nature ne rezardant que la perfonne du coupa-
Remarque fr
» ble, & laiffant des doutes fur la conduite du Prince , perd les deux grands Sete puniiion.,
» effets du châtiment , qui font l'exemple, & la précaution pour l'avenir (21). | Avant la fin des troubles de Surate, M. Caron fit partir Carré pour la
Carré eft en-
Perfe , avec des ordres particuliers qui regardoient les aflaires de la Compa- voÿé en Pesfs
gnie. L'objet de cette commiflion n’eft pas mieux expliqué; mais l’Auteur fait gloire d’avoir toujours réfervé une partie de fon attention (22) pour ob- ferver les talens & les ufages des hommes , & pour fe procurer des conhoïffan-
(19) Carré, ibid. p. 75 & [uivantes, (21) Page 99. {20) Ioid, P: 97: (22) 1054, p. 302,
8 HIS TON R'E GENERALE
Carre, Ces, qui fervent, dit-il, plus que l'or & l'argent au vrai bonheur de la vie. 1669. Cependant, pour ne pas répéter ce qui fe trouve dans un grand nombre de Idée qu'il don- Jivres', il fe réduit à cette obfervation fur la Perfe ; » aa n'y a peut-être SE » point de Pays au monde où les anciennes coutumes fe foient fi bien con- modernes. » fervées. On eft furpris d'y retrouver les loix & les ufages du tems de Da- » rius & de Xerxes, & les Perfans d'aujourd'hui preique femblables aux “ Perfes d'Herodote & de Xenophon : preuve certaine de l'excellence de » leurs loix & de la fagelle du Gouvernement, qui a cette reflemblance avec » celui de l'ancienne Égypte, où pendant plufeurs milliers d'années il n’é- » toit arrivé, fuivant le témoignage de Platon , nul changement confidéra- » ble dans les loix fondamentales & dans les ufages (2 3).
i fe rend à Pour fortir de Perfe, Carré s’embarqua au Port de Bander-Abaffy , le meil- A F4 Jeur & le plus commode de cette Région. 11 remonta l'Euphrate jufqu'à Baf- fora, ville célébre d'Arabie, où 1l fut témoin d’une partie de la révolution qui rendit les Turcs maitres de cette Place. Elle avoit été de tout tems fous la putffance des Arabes, quoique le Sophi de Perfe & le Grand-Seigneur euf- fent cherché comme à l'envie l'occafion de sy établir, Sa fituation fur l'Eu- phrate , qui la rend importante pour le Commerce des marchandifes de l'O- Révolution de rient à promettoit beaucoup d’avantages au premier de ces deux Monarques A qui l’emporteroit par la force ou l’adreffe. Ce fuccès étoit réfervé aux Turcs. Après avoir chafle par leurs intrigues, Huffein ; Prince Arabe, qu'ils obli- gerent de chercher une retraite à la Cour du Mogol , ils n'employerent pas moins heureufement les armes contre un autre Prince de la même nation, qui avoit fuccédé à Huflein, & qui fe vit dans la néceflité d’aller mendier
un afile auprès du même Sevagy dont on a raconté l’Hiftoire (24). Pendant cette guerre, Carré fe trouvoit dans Bafora , ou fur fon Vaifleau. Il fervit à fauver tous les Chrétiens de la ville (25) ; & fes fervices s’étendi- rent jufqu'aux Marchands Indiens, qui tranfporterent, pendant la nuit, fur fon Bâtiment , ce qu’ils avoient de plus précieux. Mais l'armée Otromane s’é- tant avancée, & le tumulte croiffant dans la ville, qui n’étoit pas ravagée avec moins de fureur par les foldats Arabes, qu’elle ne s’attendoit à l’être bien-tôt par les Turcs ; l’Auteur, pour s’épargner la vüe de tant de malheurs, auxquels 1l ne pouvoit apporter qu'un foible foulagement, leva l'ancre & fic
., | voile versliflede Ce |
mpondedus IL ajoute que les Arabes ayant maffacré tous les Turcs qui fe trouverenc général Turc, dans Baflora , & les ayant même fait périr au milieu des tourmens (26) , on ne pouvait attendre de la rage du Vainqueur qu’une défolation entiere pour cette malheureufe Place. Cependant le Bacha de Babylone , qui commandoit l'Armée Ottomane, facrifia F, yangeance à l’intérèt, Il fut averti que le tems- - du négoce approchoit pour cette année , & que les Marchands étrangers s’e- voient arrêtés dans les Ifles voifines , pour attendre quel feroit le fort de la Place. Une fage politique lui fr concevoir qu'il ne falloit pas les effrayer. 11 feignit d'ignorer tout ce qui devoit exciter fa colete ; & contre l'ufage des
(23) Pages 103 & fuiv. (25) Ibid. p. 126. (24) Le récit de cet événement eft exa& (26) Page 127. dans la Relation de Carré. Turcs,
DEUS AVIO: Y. À C'EUS. MLiyiiLE. 5
Turcs, il n’employa fes forces qu'à rétablir la paix. Il fit porter les Enfeignes blanches dans Baflora. Des Herauts-d’armes publierent en fon nom, dans {ss Places de la ville & dans les villages voifins , que loin de nuire aux Habi- tans, il venoit les délivrer de la tirannie de leurs anciens Maîtres & relever leurs privileges fous la protection du Grand-Seigneur, [1 dépècha des Couriers dans tous les lieux où les Marchands s’étoient retirés, pour les inviter au Commerce & leur promettre toutes fortes de faveurs & de libertés. Cette con- duite, qui mérite d’être obfervée dans un Général Turc, eut le fuccès qu'il s’en étoit promis (27) ; & Baflora ne trouva que de l'avantage dans la révolu- &lon de fon Gouvernement.
Carré fut informé de l'heureufe fin du Siege, dans l’Ifle de Garack , où les ordres du Bacha furent portés aufli, & l’engagerenr, comme divers autres Marchands , à retourner à Baflora , dans la crainte de choquer les Turcs , dont la protection étoit fouvent néceffaire à la Compagnie. Mais, pendant le féjoux qu'il avoit fait dans l’Ifle de Garack , il s’étoit procuré des lumieres intéref- fantes , & fur l'intérieur de l’Ifle , & fur la fameufe pêche des Perles.
L'Ifle de Garack , une des plus confidérables du Golfe Perfique , eft égale- ment éloignée des Côtes de Perfe & d'Arabie. Sa fituation eft dix lieues au- deflus de l'embouchure de l'Euphrate. Elle regarde au Nord, la ville de Ber- derrich ; &, vers le midi, l’Ifle Le Baharem , où fe pèchent les plus belles Per- les de lorient. Le Golfe Perfique étant autrefois partagé entre plufeurs pe- tits Souverains, l’Ifle de Garack appartenoit alors aux Juifs. On voit encore les ruines de leur ville , qui devoit être grande & belle , à juger par quel- ques monumens que le rems & la guerre ont épargnés.
La Synagogue , bâtie en forme de Pyramide , fert aujourd’hui de Mof- quée aux Mahomérans. Mais les bords & les Jfles du Golfe ont fouffert de grandes révolutions. Les Portugais, pendant qu'ils étoient Maïtres d'Ormuz ; avoient réduit tous ces petits Etats fous leur puiffance : le Roi de Perfe, Chack Abbas, les en chaffa par la force des armes. Cette révolution fut la derniere. Les Ifles , habitées aujourd'hui par des Arabes , n’offrent plus que les cadavres de leurs villes, & quelques veftiges de leur ancienne grandeur (28).
Au lieu d’une ville fuperbe , on ne voit plus, dans l’Ifle de Garack , qu'une bourgade compofée de fes ruines. Elle eft firuée fur un côteau , d’où la vüe feroit fort agréable, fi le terrain de l'Ifle n’étoit pas fec , pierreux & brûlé par les ardeurs du foleil. Quelques troncs d'énorme groffeur , & quantité de racines que la force des hommes ne peut arracher , rendent témoignage qu'il y avoit anciennement des bois; mais il n’y refle que du côté de lorient quel- ques bocages aflez frais, & quelques palmiers, plus propres, fuivant les ter- mes de l’Auteur , à fervir de modéle pour en un lieu mêlé d'horreur & d'agrément , qu’à fervir à la commodité des Infulaires. Carré prit plaifir à remarquer les traces de Pancienne ville, & un bel Aqueduc de pierre de tail- le qui la traverfoit ; témoignage fenfible de la puiffance de fes anciens Rois,
Cette Ifle feroit peu importante au Commerce , s’il ne fe trouvoit des Per- les fur fes Côtes. Elle en fournit à toutes les parties de l’Afie , elle en fait pe en Europe; & les connoiffeurs conviennent qu'il y en a peu d’aufli
elles.
(27) Ibidem. (28) Ibid, p, 132 & fuivantes, Tome IX. “E B
ue Ce ess
CARRE"
1669.
Rétabliffensenct du Commerce À Baflora.
Motifs qui obli- gent Carré d'y retournere
Defcription de l'Ifle de Garack & de la l'êche des l’erless
Bourkade de Gatack , qui % fuccédé à l'at:- cienne ville,
Belles Perles de Garacg,
a CARRE: 1669. Maniere dont elles fe pêchente
Ce qu'on trou ve avec les ler- 1ÈSe
Carré eft ren- voyé en France.
Motifs dou- teux de cet or- ÊTE
10 HIISVIRO/ IR E GE N'E) RPANLIE
La pêche des Perles, dans l’Ifle de Garack , commence au mois d'Avril, & dure É mois entiers.
Aufli-tôt que la faifon eft arrivée , les principaux Arabes achetent des Gou- vérneurs , pour une fomme d'argent , la permiflion de pêcher. Il fe trouve des Marchands, qui employent jufqu'à vingt & trente Barques. Carré fe procura plufieurs fois le fpectacle de leur induftrie & de leur travail. Ces Barques font fort petites. Elles n’ont que trois hommes; deux pour les conduire. Le troi- fiéme eft le Plongeur , qui courant tout le rifque a la plus grande part au pro- fr. Lorfqu'ils font arrives fur un fond de dix à douze brafles, ils jettent leurs ancres. Le Plongeur fe pend au cou un petit panier , qui lui fert à mettre les nacres. On lui paffe fous les bras & on lui attache au milieu du corps une corde de longueur égale à la profondeur de l’eau. Il s’afied fur une pierre, qui pefe environ cinquante livres , attachée à une autre corde de même lon- oueur , qu'il ferre avec les deux mains, pour fe foutenir & ne la pas quitter lorfqu’elle tombe avec toute la violence que lui donne fon poids. Il prend foin d’arrèter le cours de fa refpiration par le nez , avec une forte de lunette qui le lui ferre. Dans cet étar , les deux autres hommes le laïffent com- ber dans la mer, avec la pierre fur laquelle 1l eft aflis , & qui le porte rapide- meut au fond. Ils retirent aufi-tôt la pierre ; & le Plongeur demeure au fond de l’eau , pour y ramafler toutes les nacres qui fe trouvent fous fa main. Il les met dans le panier, à mefure qu’elles fe préfentent ; fans avoir le tems de faire un grand, choix , qui feroit d’ailleurs affez difficile, parce qu’elles n’ont aucune marque à laquelle on puifle diftinguer celles qui contiennent des Per- les. La refpiration lui manque bientôt : il tire une corde , qui fert de fignal à fes compagnons; & revenant en haut dans l'état qu'on peut s’imaginer, il y refpire quelques momens. On lui fait recommencer le mème exerci- ce ; & toute la journée fe paffe à monter & à defcendre. Cette farigue épuife rot ou tard les Plongeurs les plus robuftes. Il s'en trouve néanmoins qui réfi£- tent long-tems ; mais le nombre en eft petit : au lieu qu’il eft fort ordinaire de les voir périr dès les premieres épreuves.
C’eft le hafard qui fait trouver des perles dans les nacres. Cependant on eft toujours fur de tirer pour fruit du travail, une huitre d’excellent goût, & quantité de beaux coquillages, qui feroient l'ornement de nos plus riches: cabinets.
Après le retour de Carré à Surate, M. Caron, qui vouloit envoyer en. France des nouvelles de la Compagnie , pour ne rien Lie fans l'agrément du Müiniftre & fans la participation des Directeurs, lui propofa de remonter en mer pour cette courfe. Il n’avoit perfonne auprès de lui , qui eût plus de part à fa confiance , & qui connût mieux les affaires (19). D'ailleurs 1l s'imagina que M. Colbert ayant lui-même envoyé l'auteur en Orient, le reverroit plus vo- lontiers que tout autre : & peut-être aufñli qu'ayant des vües particulieres d'in- térèt , qui avoient déja fait naître quelques foupçons , il étoit bien aïfe d'éloi- gner un François intelligent & fidele. Si ce dernier motif entra dans fa réfolu- tion , Carré n’en eut pas d'autre aufli pour entreprendre le voyage. Il vou- loit découvrir, dit-il, le caractere de ce Hollandois » à ceux qui le connoif-
(29) Ibidem. p. 140:
DES V:0 Y À G:E:S. ML rv II. rt » fant mal, pouvoient s’y être trompés , comme 1l déclare qu'il s’y étoit trom. EX me » pé lui-même; & s'il ne pouvoit faire pafler en d’autres mains un emploi 1660. qu'il lui voyoit mal exercer , il fe propofoit du moins de donner fur fa # conduite des avis qu'il croyoit néceflaires à l'utilité du Commerce & de #» la Compagnie (30).
Il partit de Surate le 21 de Février 1671, fur un vaifleau Anglois qui Carréprend fa faifoit voile à Bander-Abaf]y (31), d’où il prit fon chemin par terre jufqu’au REA Ari bord de la Méditerranée. Ses obfervations en Perfe, en Arabie , en Syrie, . Remarque fw & dans d’autres lieux qu'il eut à traverfer , n’ont rien d’affez remarquable pour fon Jouraal, mériter d’être recueillies entre les Relations mêmes qui regardent ces Ré- gions , & qui appartiennent aux Voyages par terre. A plus forte raifon ne doi- vent-elles rien changer ici à l’ordre qu'on s’eft propofé. Leur plus heureux fort fera de reparoître à la fuite , dans quelqu’une de nos defcriptions. Mais, en faveur de la fingularité, je n''arrète un moment à la rencontre que Carré, voyageant à cheval , fit dans un défert d'Arabie.
Il s’étoit pourvu , en Perfe, d'un guide Arabe , nommé Agi-Haffem , dont Avantute ex on lui avoit garanti le courage & la fidélité. Un jour , que la difette d’eau, eu fie ou plutôt l’infeétion que les Sauterelles avoient répandue dans tous les puits ; qui fe trouvent fut la route, les avoient réduits pour unique reffource à une petite provifion d’eau fraîche qu'ils portoient dans des outres , 1ls appercurent,
à quatre cens pas d’une colline , un Cavalier bien monté qui venoit vers eux à toute bride. Ils s’arrêterent avec quelque défiance, dans un lieu rempli de brigands. Ils le coucherent en joue ; Carré armé de fon fufil, & l’Arabe de {on arc. Le Cavalier retint fon cheval , & leur cria, en langue Turque, qu'il ne penfoit point à les infulter, En leur tenant ce difcours , il reculoit fur fes traces , pour fe mettre hors de la portée du fufil, qui lui écoit fufpet. Lorf-
u'il fe crut en füreté, il fit un figne de la main; & baiffant la pointe de fa lance , 1l fit entendre aux deux Etrangers qu'il defiroit de leur parler.
Agi-Haflem ne balança point à s'approcher de lui. Carré les laiffa un mo- ment enfemble, Après quelques mots d’explicarion , le Cavalier s'étant afluré à qu'il n’avoit rien à craindre , defcendit de cheval, & la converfation devint commune ; mais les complimens ne furent pas longs. Il étoit fi plein de fon malheur , qu'il ne pouvoit parler d’autre chofe. J'ai, leur dit-il, derriere cette colline , une grofle compagnie de gens que j'amene d'Alep. Avancez ; vous allez être témoins de notre funefte fituation , & peut-ètre aiderez-vous à notre falut.
Carré & fon guide monterent la colline. Il découvrirent bien-tôt la cara- vane , compofée d’une vingtaine de valets , & d’environ cent chameaux, qui fervoient à porter deux cens filles, âgées de douze à quinze ans. Elles étoient dans un état , dont la feule vüe infpiroit la pitié ; couchées par terre, la plà- part fort belles , mais les yeux baignés de larmes & le defefpoir peint fur leurs yifages. Les unes jettoient des cris pitoyables , d’autres s’arrachoient les” £heveux.
# Jamais de ma vie, dit l’Auteur , je ne ferai auffi touché que je le fus de » ce fpeétacle ; & quoique j'entrevifle une partie de la vérité, je demandai
(3e) Page x41, Voy. la Relation de la Haie, au Tom. VIIL. (31) Page 145. ; Bi
[&
2 HISTOIRE GENERALE
au Cavalier Turc qui étoient ces miférables filles, & d’où venoient leurs lamentations ? Il me répondit, en Italien , que je voyois fa ruine entiere ; u'il étoit un homme perdu , & plus defefpéré cent fois que toutes ces fil- les enfemble. Il y a dix ans , ajouta-t-il , que je les éleve dans Alep ;, avec des foins & des peines infinies, après les avoir achetées bien cher. C’eft ce que j'ai pü raflembler de plus beau en Grece, en Georgie, en Armenie ; & dans le tems que je les conduis pour les vendre , à Bagdad , où la Perfe, l'Arabie & le Pays du Mogol s’en fourniflent , j'ai le malheur de les voir périr faute d’eau ; pour avoir pris le chemin du défert , comme le plus für. » Ce récit m'infpira une égale horreur pour fa perfonne & pour fa profef- fion. Cependant je feignis d’autres fentimens , pour l’engager à nous appren- dre le refte de fon avanture. Il continua librement ; & nous montrant des fofles, qui venoient d’être comblées ; j'ai déja fait enterrer, nous ditl , plus de vingt de ces filles, & dix Eunuques, qui font morts. pour avoir bi de l’eau des puits. C’eft un poifon mortel pour les hommes & les bêtes. A peine mème y trouve-t-on de l'eau ; ce ne font que des Sauterelles mortes , dont l'odeur feule eft capable de tout infecter. Nous fommes réduits à vi- vre du lait des chameaux femelles; & f l’eau continue de nous manquer , il faut n''attendre à laifler dans ce défert la moitié de mes. efpérances. » Pendant que je déteftois au fond du cœur la barbarie de cer infime Mar- chand , la compañlion dont j'étois rempli pour tant de malheureufes filles me tiroit les larmes des yeux. Mais je me crus prèt à mourir de faififlemene & de douleur, lorfque j'en vis neuf ou dix qui touchoient à leur fin, & que j'apperçus fur les plus beaux vifages du monde les dernieres gtimaces e la mort. # Je m'approchai d’une d’entrelles , qui alloit expirer ; & coupant la corde qui attachoit nos outres, je me hâtois de lui offrir à boire. Mon guide Arabe devint furieux. Je compris, par l'excès auquel il s’emporta, com- bien ces Peuples ont de férocité dans les mœurs. Il prit fon arc, & d’un coup de fléche il tua la jeune fille que je voulois fecourir. Enfuite il jura oui craiteroit de même toutes les autres, fi je continuois de leur donner de Peau. Ne vois-tu pas, me dit-il, d’un ton brutal, que fi tu prodigues le peu d’eau qui nous refte , nous ferons bientôt réduits à la même extrè- mité ? Sçais-tu que d'ici à vingt lieues il n’y en a pas une goutte quine foit empoifonnée par les Sauterelles pourries ? En me tenant ce difcours , il fer- moit les outres & les attachoit au cheval, avec une ation fi violente & tant de fureur dans les yeux, que la moindre réfiftance leur rendu capa- ble de m'attaquer moi-même. » Cependant il confeilla, au Marchand Turc, d'envoyer quelques-uns de fes gens , avec des chameaux , dans les marais de Taha , qui ne devoient pas être fort éloignés , & dans lefquels il fe trouve des eaux vives qui pouvoient avoir été garanties de la corruption. Mais la crainte que les Arabes de cette ville ne vinffent enlever ce qui lui reftoit de fa marchan- dife lempèchoit de prendre ce parti, & nous le laiämes dans une irré- folution Au nous ne vimes pas la fin. » Je ne dirai rien des cris que j’entendis jetter à tant de victimes inno- centes, lorfque nous voyant partir, elles perdirent l'efpérance qu’elles
D'ELS VO Y À G ES. "Etriva il 13 avoient eue, pendant quelques inftans, de trouver du foulagement à la foif qui les confumoit. Ce fouvenir m'afilige encore. Agi-Hatlem en prit » une, qu'il mit en croupe derriere lui; dans le deffein , me dit-il, de la » donner à fes femmes. En effèt l'ayant tranfportée jufqu'’aux Fauxbourgs d’Alep , il l'y mit en dépôt, pour la prendre à fon retour.
Carré , s'étant rendu fort heureufement à Saïde , trouva dans ce Port un Vaifleau François , dont le Capitaine fe nommoit Coulon , qui le rendit le 9 d'Octobre à Marfeille (32).
11 fe loue beaucoup de l'accueil qu'it reçut à la Cour , & de l'honneur qu'il eut d'entretenir fouvent le Roi, des avantures & des obfervarions de fon voyage. Mais il fait entendre que la reconnoïflance de M. Colbert n'égala pas fes fervices & répondit mal à fon attente.
Cependant ayant reçu ordre, peu de tems après , de retourner par terre en Orient , il accepta cette nouvelle commiilion , qui le conduifit dans différentes Cours des Indes. Le fecond tome de fon Ouvrage eft annoncé, à la fin du pre- mier , comme une relation de ce fecond voyage ; mais 1l femble que l’Au- teur s'y foit oublié lui-même , pour n’entretenir fes Lecteurs que d’événe- mens étrangers à fon fujet , & de quelques Hiftoires galantes qui méritent peu d'attention. Il n’explique pas même l’objet de fa commiflion ; & fi l’on excepte quelques circonftances des Conquèêtes de Sevagy , qu'il fait regarder comme un Heros du premier ordre, & quelques remarques fur le Siége de Saint- Thomé , qui fervent à vérifier l'expédition de M. de la Haye (33), ce Tome ne
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contient rien dont on doive regreter ici la fuppreflion.
(32) Ibid. p. 405.
(33) Voyez la Relation de fon Voyage, au Fome VIII. Carré raconte que ce fut à Seva- gy , que les François eurent l'obligation de la levée du Siege. Ce Conquérant ayañt at- taqué le Roi de Golkonde, le força de rap- peller foixante mille tommes qu'il avoit de- vant Saint-Thomé, Tome Il. p. 81.
A l’occafion de Sevagy, l'Auteur raconte un trait de jaloufie fans exemple , qui arriva en 1672, tandis qu'il étoit à Donguery. Abdel- kam , un des principaux Seigneurs de Vifa- pour, & Général des Forces du Royaume, s'étant laflé du métier des armes , avoit pris le parti de fe retirer dans fon Sérail , où fes grandes richeffes lui avoient facilité le moien de raffembler deux cens des plus belles fem- mes du monde. Dans cette fituation , il reçut Fordre de reprendre le commandement d’une armée contre Sevagy. Lorfqu’il fe vit obligé de partir, fa jaloufie s’alluma fi furieufement, qu'elle lui infpira le plus noir de tous les def- feins. 11 s’enferma pendant huit jours au mi- lieu de fes femmes, & ce tems fut une fuite continuelle de fêtes & de plaifirs. Le dernier jour , pour s'épargner dans l’abfence toutes les inquiétudes de l'amour , il fit égorger à fes
yeux fes deux cens femmes. Enfuite s'étant mis à la tête des troupes , il ne parut refpirer que le fang & le carnage. Sevagy , qui fe fai- foit honneur de joindre l'humanité à fes qua- lités héroiques , conçut tant d'horreur pour cet abominable meurtrier, qu'il craignit de fouiller fa gloire en s’expofant au fort des armes avec ni. I] lui fit propofer une confé- rence , fous prétexte d’accornmodement. Ab- delkam accepra l'offre. Ils devoient fe trou- ver tous deux fans fuite, entre les deux.ar- mées. Lorfqu'ils fe furent approchés l’un de l'autre, Sevagy tira fon poignatd , & profitant de la furprife de fon ennemi, il le lui enfon- ça dans le fein , en lui reprochant fon crime , & lui déclarant que celui qui avoit violé les loix de la nature devoit être exclus du droit des gens. Il fe retira aufli-tôt vers fes gens, qui fondirent fur l'armée de Vifapour, coni-
CARRE, 1671.
Retour de Care réen France,
Second voyae ge de lPAucuz aux Indes oren- tales,
Jugement fur ce fecund Voya-
ge.
ternée par la mort de fon Général, & qui la :
taillerent en pieces. Le corps d’Abdelkam fur porté dans la ville voifine, où Sevagy Île fit expofer comme un Monftre dévoué à la ma- lédiction publique. Cependant Carré ajoute qu'en 1673, faifant pat terre le Voyage de Surate à Saint-Thomé , & paflant par Abdel- pour ; dont Abdelkam avoir été Gouverneur,
B ii
INrRopuc- TION,
Occafion du Voyage.
Autre Vaiffeau qui joint celui de l'Eftra.
Tempète hor- gible,
F4 EI" SÈT" O I R E GE N ER ANVIE
$:, it:
V0 Fi ANGLE. DE LES DR À
UOIQUE le témoignage de fincérité qu’un Voyageur rend à fes propres
intentions , & la hardieffe même avec laquelle 1l en appelle au témoi- gnage d'autrui (34), ne fufhfent pas toujours pour exciter une confiance ab- ue ces deux motifs ne font pas fans force , lorfqu'ils fe trouvent foute- nus par une narration fimple & judicieufe, qui eft le caractere ordinaire de la vérité. L’Eftra fe donnant pour un Avanturier , qui entreprit le voyage des Indes dans l'unique vüe de fatisfaire fa curiofité pe de longs voyages, n’a que ces trois avantages à faire valoir pour accrediter fon récit. Mais le rapport de {es avantures , avec des faits déja connus , en eft un autre, dont il aura l’obli- gation au nouvel ordre de ce Recueil, & qui fera fenfible pour ceux qui au- ront lù les Relations précédentes.
Il forma le deflein de fon voyage en 1671 , à l’occafñon du départ de M. Blot , qui alloit exercer à Surate la Commiflion de Directeur du Commerce, pour la Compagnie des Indes. Son embarquement fe fit au Port-Louis , le 4 de Mars, fur le Sars Jean-Baptifle , armé de trente-fix pieces de canon, en marchandife & en guerre , & commandé par le Capitaine Herpin. L'Equipa-
e croit de deux cens cinquante hommes, tous jeunes & réfolus ; détail au- quel l’Auteur ne s'arrête , que pour faire juger quel auroir été le regret public, {1 cette belle jeuneffe eût péri à la vüe du Port , comme elle en fut menacée. Le Vaiffeau ayant mouillé le mème jour dans la rade de Goa , y vit ‘bien-tôt arriver un grand Bâtiment , nommé /e Soleil d'Orient, qui portoit M. Gueyton, autre Directeur de la Compagnie, & Député vers le Grand-Mogol au nom du Roi, avec un équipage de trois cens hommes , & foixante pieces d’artille- rie. Il étoit commandé par M. de Labreda, Ces deux Navires avoient ordre de faire voile enfemble , & n’attendoient qu'un vent favorable , qui fe leva le fept. Mais à peine étoient-ils fortis de la rade, qu’ils efluyerent une tem- pète fi violente , que pendant crois jours les mâts les plus forts du Soleil de l'Orient ne purent foutenir l’impétuofité des vents & des flots. Il les perdit
il vit au Palais un grand nombre d'ouvriers , occupés à tailler des pierres qui devoient fer- vir au Maufolée d’Abdelkam. L'épitaphe étoit déja faite. IL fut furpris d'y lire, non- feulement le récit de fa mort, mais encore la malheureufe cataftrophe des deux cens
(34) Préface. L'ouvrage porte pour Titre, Relation où Journal d'un Voyage nouvelle- ment fait aux Indes orientales , contenant les
femmes que ce Monftre avoit facrifiées à fa jaloufie. Il auroit dû nous dire auffi quel ju- gement l'Epitaphe en portoit , & files amis du Mort lui en faifoient une vertu. Towe IL pages 8 Gr fuivantes,
Etabliffemens de plufeurs Nations , &c. 2#- 12, à Paris, chez Etienne Michallec, 1677:
DES, VIO/VUANGLELSA Lx v. LT I, 14
tous avec un défordre fi extraordinaire , que le Capitaine defefpéré de fon TE malheur, & fe voyant prèt à périr, fans recevoir aucun fecours du Saint Jean- , ou : É Baptifte , dont il ne remarquoit pas que le péril étoit égal au fien , tourna fa
fureur contre ce Vaifleau , & voulut lui lâcher fa bordée pour le couler à
fond. Mais Gueyton , & quelques Peres Capucins qui lui fervoient d’Aumé-
niets , adoucirent ce tranfport & lui firent tourner fes vœux vers le Ciel. Les
deux Navires n’eurent plus d'autre reflource que de fe foulager d’une partie
de leur charge , qui fut jettée dans la mer , & de s’abandonner à leur deftinée. Cependant le calme revint a la fin du troifiéme jour. Il s’éleva , pendant la
nuit, un brouillard épais, qui fit perdre de vüe le Soleil d'Orient. Herpin
conclut qu’au lieu de le chercher il devoit profiter de la Mouflon , qui étoir
déja fort avancée. Il prit la route du Cap-Verd, où 1l arriva le 16 de Mai.
Suivant la fuppuration des Pilotes , 1l avoit fait neuf cens lieues depuis le Port-
Louis (35).
La fuite de fa navigation fut plus heureufe, & parut mème agréable à l'Ef- dede la tra , qui n'ayant jamais fait de long voyage fur mer , trouva beaucoup d'amu- oi fement dans la variété continuelle des objets. Les difiérens lieux où le Vaif- feau relâcha offrirent une matiere à fes obfervations. La pèche & la chañfe &- rent fucceflivement fes plaifirs (36). Mais ce qui éroit nouveau pour lui ne le feroit pas pour un Lecteur , qui a vu pius d’une fois la plüpart des mêmes re- marques dans les Voyageurs précédens.
Il arriva le 26 d'Octobre à Surate. Le Vaifleau n’avoit perdu que huit Arrivée à 5 hommes dans une fi longue courfe , & quelques Deferteurs qui étoient demeu- Fe? À rencoie rés au Cap de Bonne-Efpérance. Herpin mouilla dans la grande rade de Su- Haie, rate , à trois lieues de la petite rade de Sualis, où fe trouvoit alors une Flotte de France , compofée de huit Vaifleaux de guerre , & commandée par M. de la Haie (37). I flua le Pavillon François de trente-fix coups de canon,
M. Belot s'étant fait porter à terre alla rendre fes premiers devoirs à M. de la
Haie, qui attendant le retour de M. Caron, Directeur général , occupé alors Comproir Fram à former un Comptoir dans l'Ifle de Java. Il n’arriva de Bantam que le 14 de RSS Sr Novembre , fort fatisfait de fon voyage, & de l'eftime qu'il avoit trouvée
bien établie , pour les François, dans l’efprit du Roi & de toute la Nation (38).
M. Belot , après lui avoir communiqué fa Commiflion , fe retira dans Surate
pour l'exercer. Les François avoient alors deux Comptoirs dans ce Pays;
lun dans la ville de Surate; l’autre à Sualis , entre ceux des Anglois & des
Hollandois , pour fervir de principal magafin à leurs marchandifes. Cepen- Ouragan a dant un ouragan terrible , qui s'éleve réguliérement une fois l’année , Les obli- "uet à Surare, geoit de tranfporter à grands frais leurs marchandifes dans la ville. 11 dure quelquefois douze & quinze jours , avec des circonftances fi effrayantes , que
tous ceux qui habitent les bords de la mer, prennent la fuite, & cherchent
un afile dans les murs de Surate (39). Aéreré Pu
Les Direéteurs François, Anglois & Hollandois , qui arrivoient dans les Diredeur Fran gois pour éviier une cérémoni# humiiance,
… G5) Voyage de l'Eftra , page 6 & précé- Tome VIII.
dente. (38) Ibid. page 35, (36) Ibid. pages 14 & [fuiv. (39) Ibid, p. 372 (37) Voyez le voyage de cet Amiral, au .
16 HISTOIRE GENERALE
LEsrrx Comptoirs de leur Nation étoient obligés, en rendant leur vifite au Gou- 1671. Verneur de la Ville , d'obferver quelques cérémonies humiliantes , & fur-touc de laiffer leurs fouliers à la porte d’une grande falle, pour marcher fur des tapifleries de brocard d’or. Mais en 1667, un Directeur François fe déli- vra de cette fervitude en prenant des mules fort riches , avec lefquelles il ne fit pas difficulté de fouler aux pieds le fafte Indien. Les autres fuivirent
fon exemple (40).
Supplémentau L’Auteur raconte, avec un détail de circonftances qui ne fe trouve pas ae ee lie dans Carré, comment les François fe fauverent du pillage de Sevagy , en Surate. 1670 , tandis que les Anglois & Hollandois ne purent garantir leurs Comptoirs.
Il donne à Sevagy vingt mille hommes , au lieu de douze (41); & les fom- mes que cet 1lluftre voleur enleva , tant aux Habitans qu’à ces deux Nations , monterent , dit-il, à quarante millions. Dans le defordre, une Compagnie de fes gardes , compofce de huit cens hommes, fe préfenta devant le Comptoir François. M. Caron s'étoit préparé à les recevoir. Il leur demanda ce qu'ils defroient , & s'ils venoient de la part de Sevagy , qui avoit toujours pris la qua- lité d’ami des François. Quelques Gardes répondirent arrogamment qu'ils vou- loient fçavoir fi la loge ne contenoit que des marchandifes Françoifes. Alorsle Direéteur général exhorta les plus hardis d’entr'eux» à mettre le bras dans la bou- # che de trois canons , qu'il avoit fait bracquer fur le pas de la porte , chargés # chaçun de fix livres de balles. Il ajouta que les richeñles de la Compagnie » de France y étoient renfermées. Tous les François du Comptoir étoient » d’alleurs fous les armes , pendant que le Maïtre canonier tenoit d'une # main la méche allumée , & de l’autre un piftolet à deux coups. Une ré- » ponfe & une contenance fi fieres eurent le pouvoir d'arrêter des furieux. # Après avoir confulté quelque tems entr'eux, ils firent des excufes à M. » Caron, & le prierent de leur montrer du moins les loges des Anglois & s des Hollandois. Mais il rejetta cette demande avec mépris, en continuant » de fe tenir fur {a porte , un piftolet dans la main droite , & fa demie pic- » que à la gauche. Son refus les irtita. Dans leur retraite als tirerent un » coup de moufquet à la tête d’un foldat François , qui eut la curiofité de » les regarder par une fenêtre. Delà, s'étant répandus dañs la ville avec toute . » l’armée , ils y exercerent leur furie pendant huit jours (42).
Gé L’Eftra pañla deux mois entiers à Surate , jufqu’au 26 de Décembre , que juQu'à l'ile de M, de la Haïe fit mettre à la voile, pour le grand voyage qu'il avoit entre- Ceylan. ris par l’ordre du Roi. Le Capitaine Herpin fe joignit à l'Efcadre , & fit
L mème route jufqu'à l’Ifle de Ceylan. La conformité du récit de l’Auteur eft fi parfaite , dans les circonftances de cette navigation , avec celui du Jour- G Qgrenve de nal de la Haïe (43) que cetre remarque feule atrefte fa fidélité, Mais il quit- récit. ta l’Efcadre , dans la Baye de Trinquemale , pour fe rendre à Tranquebar fur
le Phenix , qui devoit aller charger des provifions de bouche, avec deux 1672, autres vaifleaux. Avant fon départ, il fut témoin des premieres opérations
de l’armée Françoife , & fon récit s'accorde ençore avec la relation qu'on a
déja lüe,
(4o) Page 38. mais il paroît en avoir ignoré le détail. (41) Voyez la Relation précédente. Carré (42) lbidem , pages $5 & fuivantes. ps dir rien de contraire au récit de l'Eftra, (43) Voyez ce Journal, au Tome Hoi j [CA
D ÉIS VOYAGES Liv. IL 1?
Ici la fcene changea triftement pour lui , par le malheur qu’il eut de tomber, avec fon Vaifleau , entre les mains des Hollandoiïs. La Melliniere , qui com- mandoit le Phenix , fe laifla tromper par de fauffes apparences de paix & d'a- mirié. Il refufa de fe défendre , fous prétexte qu'il n’avoit pas recu cet ordre de l’Amiral. Un feul coup de canon, qu'il eût püù tirer pour avertir la Flotte , l'auroit délivré de quatre Navires Ennemis , qui n’auroient pü éviter eux-mê- mes le fort qu'ils firent efluyer au Vaifleau François (44).
La Melliniere s'étant rendu fans réfiftance , » tous les gens de fon bord fu- » rent forcés , à grands coups de batôns , de defcendre dans les Chaloupes » Hollandoifes, où ils furent traités comme des lâches. L'Eftra, qui fe fait honneur d’avoir marqué plus de fermeté , n’en fut pas moins puni ; comme d’une autre forte de crime qui convenoit mal à fa fituation. Tous les Prifon- niers furent embarqués le 2 de Juillec fur un Vaiffléau Hollandois , nommé POfdorpr. Les Soldats & les Marelots furent mis à fond de calle, où ils étoient couchés fur du fel & du fable mouillé , fans aucune ouverture pour refpirer l'air. Leur nombre s’etoit augmenté jufqu'à cent cinquante , par la prife de deux autres Vaiffeaux de la Flotte Françoife. On les laifla deux fois vingt-quatre heures , fans autre nourriture qu'une poignée de riz. L’Auteur avoit d’abord eu la hardiefle de fe plaindre. Le Capitaine Hollandois , homme fort brutal , s'étoit emporté contre lui avec une infolence à laquelle il avoit affecté de ré- pondre encore plus fiérement , dans l’efpérance que les autres prifonniers pre- nant fon parti 1ls pourroient exécuter la réfolution qu’ils avoient formés de £e rendre maîtres du Navire. Mais il n’auroit trouvé dans aucun d’eux aflez de courage pour le feconder (45).
L'état auquel 1l fe voyoit réduit lui fit craindre d’être traité , avec les Com- pagnons de fa mifere , comme les Hollandoiïs avoient traité leurs prifonniers Portugais après la prife de Cochin. Iis les avoient embarqués , fous promefle de les conduire dans une Ifle ,; où ils devoient leur fournir en abondance tout ce qui leur feroit néceflaire pour s’y établir & la peupler. Mais après s’e- tre éloignés du rivage , ils les avoient fait couler à fond par de faux fabords qu'ils avoient pratiqués dans leurs Navires (46). L’Eftra fe, préparoit à la mort, & la defiroit même , pour être bien-tôt délivré d’une chaleur & d’une puan- teur infupportables. Déja quelques-uns de fes Compagnons étoient morts com- me enragés , en écumant par le nez & par la bouche. Le defefpoir infpira aux autrés un moyen de fe faire entendre. Ils crierent tous que fi l'air leur évoit refufe plus long-tems , ils alloient ouvrir le Vaifleau pour couler à fond. Cette menace força les Hollandois d'ouvrir une Ecoutille , & de leur jetter des cordes pour retirer les morts. Tel fut l'unique fecours qu'ils reçurent juf- qu'au Port de Negapatan (47).
On les fit débarquer dans ce Port , où ils furent logés dans une ancienne Eglife , à demi découverte & ruinée, qui avoit été dédiée à Saint Thomas, par les Portugais , mais que les Hollandois faifoienr fervir d'Ecurie & de Magafin. Ils y furent traités avec moins de rigueur ; mais ce changement ne les empè- cha point de chercher les moyens de s'échapper. L’Eftra éroit veillé plus foi
(44) Pages 142 & fuivantes (46) Pages 148 & fuivantes. (45) Page 140. (47) Ibid, p. 123. Tome IX. C
TT à L'ESTRA: 1672.
Il cft pris par les Hollandopis.
Les François de fon Vaifleau font punis de leur lächeté.
Comiment ils font traités pas les Hollandoïs,
Exemple de cruauté dans les Hollandois,
Les Prifonniers font conduits à Nagapatan,
L'EsTRA. 1672,
Deux François font condamnés au fupplices
Hiftoire d'un Gentilhomme Breton,
18 HAS D, Or TR E JGLENNE RAIDE
gneufement que tous les autres. Quelques-uns trouverent le moyen de fortir par un vieux tombeau. Les Gardes s'en apperçurent & fermerent bien-tôt cette voye.
Il y avoit dans cette troupe de malheureux , deux foldats François (48) qui étoient depuis dix ans au fervice des Hollandois dans les Indes Orienta- les. L'un étoit de Saint Denis, en France , & l’autre de Bretagne. Ils avoient demandé fouvent leur congé , au Géneral Riclof, fans avoir pu l'obtenir : ce qui leur avoit fur prendre le parti de fe fauver dans le Phenix, où le Capitai- ne les avoit reçus à Tranquebar. Mais ayant été reconnus après la prife de ce Navire , & quelques jours après leur arrivée à Negapatan , 1ls furent conduits. au Géneral Riclof, qui les condamna tous deux au dernier fupplice. L’Eftra s'étoit lié affez particuliérement avec eux, pour être vivement touché de leur mort. Il avoit reconnu du mérite au Breton ; &, dans la familiarité de leur amitié , 1] avoit appris de lui les avantures qui l’avoient amené aux Indes (49).
C'étoit un homme de vingt-huit ans , d’une taille bien prife , les yeux vifs, pleins de feu , & qui marquoient beaucoup d’efprit. Ses longs Voyages lui avoient bruülé le teint , fans avoir altéré la beauté de fes traits. Il avoit la phy- fionomie noble , du courage & de la politeffe. Enfin toutes fes manieres ne démentoient pas fa naiflance , qui étoit d’une Maifon connue. Il avoit été defti- né à l'Eclife , en qualité de cadet , par un Pere qui rapportoit tout à l’établifle- ment de fon aine. Cependant on n’avoit rien négligé pour fon éducation; mais étant devenu amoureux d’une jeune perfonne , à laquelle 1l infpira les mêmes fentimens pour lui , il ruina les projets de fon Pere en reprenant l'épée; & bien-tôt, en la tirant trop heureufement contre un Rival, qui perdit la vie par fes mains. Il prit la fuite avec le mème bonheur , accompagné de fa Maï- telle , qui lui fit le facrifice de fa fortune. Un Navire Hollandois , dans lequel ils trouverent un afile , les conduifit à Amfterdam. Mais n'ayant pü fe réconci- lier avec leur famille & fe trouvant fans fecours , ils fe virent dans la néceflité d'accepter l'offre qu'on leur fit de les mener aux Indes & de les y faire fubfifter avec honneur. Le jeune Avanturier jugea , dans la fuite, que ce deffein leur avoit été infpiré par l’ordre de leurs Parens, pour les éloigner de l'Europe & faire oublier leur faute. Ils partirent avec un Capitaine Hollandois , qui devoit les conduire à Batavia. Dans le cours du voyage, cet Officier prit des fenti- mens fi paflionnés pour la jeune Bretonne , que pr fe délivrer de fes importu- nités , & pour épargner à fon mari les inquiétudes de la jaloufie , elle fut obli- gée de feindre une maladie continuelle. Mais cette rufe lui fervit d'autant moins , qu'elle rendoit fon mari tranquille fur le danger. Le Capitaine prit un prétexte pour mouiller à la rade de Sualis, & propofa au jeune François de le loger , avec fa femme, chez un Marchand Hoillandois de fes amis , qui étoit établi à Surate. Elle fe lia dans cette ville-avec une jeune Portugaife , qui après la mort de fon mari attendoir une occafon pour fe rendre à Goa. Ce fut fur cette liaifon , que le Capitaine Hollandoïis forma le plan d’un arufice qui lui réuflit. Il propofa au jeune Breton de faire une courfe jufqu'à Nega- patan , où il lui fit envifager des avantages qui le rendroient indépendant du
(48) Carré fair le même récir, avec peu de différence, (49) Pages 145 & fuivantes.
Das VOTAGCES ITA v TE 19
fecouts d'autrui. C’étoit allez pour le déterminer aux plus difficiles entreprifes. FETE
I prit la réfolution de partir ; & peu de jours avant fon embarquement 11 de- couvrit fes efpérances à fa femme , pour la confoler d’une féparation qui de- voit durer peu & tourner à leur bonheur commun. Elle conçur ce qu’elle avoit à craindre de fon éloignement ; & fes pleurs ne pouvant Parrérer, elle prit le parti de lui découvrir la pailion du Capitaine. Mais loin d’être refroidi par cette confidence ; il la regarda comme une invention de l'amour , pour lui faire abandonner fon projet. Il s’embarqua comme à la dérobée. D'un autre côté , le Capitaine Hollandois avoit affecté du zéle pour la Portugufe. Il s'é- toit engagé à lui procurer les commodités qu’elle cherchoit pour fon départ. Le pañfage d’un Vaifleau , qui devoit relâcher à Goa, favorifant fes perfides in- tentions , il attendit fi tard à l’en avertir, que dans la diligence qu’elle fut obligée d'apporter à fes préparatifs , pour ne pas manquer loccafion , elle s’em- barqua aufli fans avoir Ée fes adieux à la jeune Françoife. Il fut aifé au Capi- taine de donner la plus noire de toutes les couleurs à ces deux événemens. If répréfenta le départ du Mari & de la Portugaife comme une fuite concertée, qui ne laifloit aucun doute de leur amour mutuel. Cette fable eut tant de vraifemblance pour la malheureufe Bretonne , que réfiftant aufli peu aux em- barras de fa fituation qu'aux tourmens de la jaloufie , elle tomba dañs une maladie mortelle. Le Capitaine Hollandois prit foin d'elle fans aucune affe&a- tion. Il feignit mème d’être guéri de l'amour , & de ne donner fes foins qu’à la pitié. Enfin , prenant prétexte de fes affaires , pour hâter fon départ , il lui offrit , dans la foiblefle où elle étroit encore , de la conduire à Batavia , fuivant fes premieres vües , & de lui procurer dans cette ville les fecours qu'elle s’en étoit promis en quittant la Hollande. La néceñlité l’obligea d’accepter cette of- fre. Elle porta fa langueur à Batavia , où le Capitaine, après l'avoir fait trai-
ter long-tems dans fa Maifon , eut l’indignité de la mettre à l'Hôpital , lorf- qu'il fut obligé de retourner en Europe. L’Eftra la vit dans cet excès d’infor-
tune , & lui fit le récit des avantures & de la mort de fon Mari (so).
Il avoit appris de lui-même que s'étant embarqué à Sualis, fur la foi du Capitaine »avec une recrue de cinquante foldats , dont il croyoit avoir la con- duite , 1l avoit bien-tôt reconnu que les Matelots & les Soldats n’avoient or- dre de lui obéir qu’en apparence. Il avoit regretté alors d’avoir pris fi peu dé confiance aux avis de fa femme; & fon defefpoir auroit éclaté , fi les vérita- bles Officiers du Vaifleau ne lui euffent ôté la liberté de rien entreprendre. Il navoit pu étoufer fes plaintes devant le Gouverneur de Negapatan : mais cet Officier , aufli barbare que celui qui l’avoit trahi, lui avoit répondu qu’étant venu aux Indes pour fervir la République , il devoit commencer par faire le devoir d’un bon foldat, & fe rendre digne des emplois & de la récompenfe qu'on lui avoit fait efpérer ; qu'il lui donnoit deux ans , pour faire connoitré fon zéle & fa fidélité; & qu’on auroit égard enfuite aux fervices qu'il auroit
. . . [e) . VAS 12 rendus. Après l'expiration de ce terme ; il avoit demandé fon congé au même Gouverneur , & la permiflion de retourner à Surate ou en Hollande. Mais, {e voyant remis d’une année à l’autre, il avoit pris la réfolution de fe procurer
la liberté par la fuite (51).
(50) lbidem. pages 161 & fuivantes, (51) Page 163.
ee) gs
1672.
L'EsTRA. FO72%
Obfervations de l’Auteur fur Negapatan.
Ufage que les Hollandois font de cette ville.
Comment Ri- clof difpofe des Prifonniers François,
Bravades des Holandois.
20 HS TOTRE GENE R'ADE
Les Prifonniers François obtinrent enfin la Ville de Negapatan pour Pri- fon , en attendant l’arrivée de M. Riclof, qui devoir les prendre fur fa Flotte & les conduire à Batavia. L’Auteur profita de cet intervalle pour faire quel- ques obfervations. Negapatan a tiré ce nom de la quantité de ferpens que la nature y produit (52). On en voit d’une Re prodigieufe , mais familiers & peu nuifbles. Les Habitans en nourriflent dans leurs Maifons , avec du riz & du lait. La Ville éroit à demi-ruinée, depuis les guerres des Hollandois. Ses murailles , en quelques endroits , n’avoient pas plus de douze pieds de hauteur. Elles font flanquées de douze Baftions , montés d’une foible artillerie. La Forterefle eft peu confidérable , & n’a que des foffés fecs , d’une médiocre profondeur. Ils font remplis par une petite Riviere , que le fable dont elle eft quelquefois comblée par le vent, fait difparoïtre dans certaines faifons , ou qui prend alors une autre cours. On entre dans cette Forterelfe par un Pont-levis , qui conduit à une grotte longue de quarante pas » fur huit de largeur , unique logement de la garnifon ; fur lequel on a placé douze pieces d'artillerie , qui battent fur mer & fur terre (53). La garmfon de la Ville & de la Forterefle monte au plus à deux cens hommes.
Quoique Negapatan ne foit pas aufli agréable que la plüpart des villes Indiennes, fa fituation eft extrêmement commode pour le Commerce. Les. Hollandois y ont quantité de beaux Magafins , qui leur fervent à renfermer lés richeñles de l'Ifle de Ceylan & de la Côte de Coromandel. Avant qu'ils euflent enlevé cette ville aux Portugais , elle avoit un College de Jéfuites ,. pour linftruétion des Enfans du Pays. Tranquebar offrit un afile aux débris de cet établiffement , qui y fubfifte encore (54). La volaille & les fruits font fort communs à Negapatan ; mais le pain eft fi cher , qu'avec un appétit com- mun on en mangeroit aifément pour un écu à chaque repas. Le riz fait la principale nourriture des Habitans.
Aufli-tôt que les François eurent abandonné la Baye de Trinquemale , dans: l'Ifle de Ceylan , Riclof, qui étoit convenu , dans la Capitulation , de condui- re fes Prifonniers en Europe (55), les diftribua fur divers Navires de fon Ef- cadre , pour les promener de Port en Port, & les faire voir aux Indiens comme les miférables reftes d’une Flotte qu'il fe vantoit d’avoir entiérement détruite, & qu'il ne laiïfloit vivre que parce qu'il avoit befoin d’Efclaves. En effet, 1l les faifoit traiter avec une rigueur extrême. De foixante qu'il avoit embarqués fur un feul Vaifleau , dix-huit moururent de mifére dans le paf- fage de Negapatan à Batavia , & tous les autres tomberent malades. L’Au- teur fut mis avec quelques Officiers fur l’'O/orpr, ce mème Navire où fa patience avoit été long-tems exercée. Ils y étoient au nombre de quatorze, qui farent employés à la manœuvre ;, comme de fimples Matelots, à l'exception d'un Capucin , nommé le Pere Guillaume , que les Hollandoïs accabloient
(52) Ce nom fignifie Pays aux Serpens.. les principales circonftances du Siege de Saint (53) Page r65. Thomé. Ce récit confirme le Journal de la (54) Page 166. Haie, qu’on peut confulrer. Ce qu'on raconte
(5) L’Éftra raconte avec beaucoup d'e- ïicien eft comme la fuite & devient interef- xactirude & de fidélité tous les defaftres des fant par certe raifon. François dans la Baye de Trinquemale , &
DEL S a VrO VAS GENS PE TOve THE 21 continuellement de railleries & d’infultes, & qui les fouflroit avec une mo- dération digne de fon caractere (56).
Ils furent conduits d’abord à Bengale , où les Hollandoiïs ont un très-beau Comptoir , dans un lieu que les Habitans nomment Oxgl , à trente lieues de embouchure du Gange. L'entrée de ce fleuve eft fi dangereufe , par la quan- tité de bancs de fable dont elle ef: remplie , que les Hollandois, après y avoir perdu un grand nombre de Navires , ont été obligés d’attacher de toutes parts. de grofles pieces de bois flottantes , pour faire connoître le danger. Cepen-
dant tous les bras du Gange peuvent recevoir , entre ces bancs, des Navires
de cinq & fix cens tonneaux. La Ville de Bengale eft fituée fur le bord du Fleuve, dans un lieu fertile & temperé. Il n’y manque rien aux délices de la vie. Les Manufactures, & le travail continuel des Habitans y jettent une au- tre forte d’abondance, qui fait regner le luxe dans. toutes les conditions. C'eft de-là que viennent les plus belles Mouflelines de l'Inde , les riches tapis , les couvertures brodées & quantité d’érofles précieufes. Le Directeur Hollan- dois, qui eft logé & traité comme un Roi > tire de ce Commerce, pour fa Compagnie & pour lui-même , des richefles ineftimables (57).
Les Habitans du Pays font officieux pour les Etrangers, & s’empreflent même d'aller au-devant des Vaifleaux : maisils vendent cher leurs fervices; & le vol, qu'ils exercent avec beaucoup d’habileté, augmente encore leurs profits. La plüpart font de très-belle taille. Ils connoiflent fi peu la jaloufie, qu'ils ne s’offenfent point des libertés qu’un Etranger prend devant eux avec leurs femmes. Les plus riches ont quantité d’Efclaves, qu'ils ont droit de vendre fans les avoir achetés ; parce que ce font ordinairement des Pauvres, qui leur donnent un droit abfolu fur leur perfonne & fur leur vie en fe mert- tant volontairement à leur fervice (58). L’ufage eft mème établi, parmi les Pauvres , de vendre leurs enfans; & jufqu’à leurs femmes, s'ils en trouvent l'occafñon. D’autres les louent pour trente fous par mois , un Etranger obtient une belle Indienne, qui lui fert de femme & de fervante , & qui s’eftime heu- reufe de lui donner des enfans. Elles les mettent au monde avec fi peu de pei- ne, qu'un quart-d'heure après l'accouchement elles reprennent leurs fonctions domeltiques. L’Auteur, qui paroit s’affectionner à leur éloue, ajoute qu’elles ont une propreté naturelle , qui furpafle celle des Européennes (59).
Tous les Peuples, qui habitent les rives du Gange, croyent ce Fleuve facré,
Ils s'y baignent en famille, fix fois le jour , dans l'opinion qu'il a la vertu de: purifier le corps & l'ame; & la plüpart ordonnent en mourant qu'on y jette:
leurs corps (60). Pendant un mois de féjour que lEftra fit fur le Gange, il obtint la liberté
- de fortir & de fe promener , à condition de revenir coucher chaque jour au
foir fur le Vaifleau. Il fe ‘rendoit ordinairement dans un Village, nommé
: à È 2 ce à le Barnagor ; où 1l délibera plufeurs fois s'il ne profireroit pas de Poccafñon que
la fortune fembloit lui offrir , pour fe mettre en liberté. Mais que feroit - 1} devenu , dans un Pays qu'il connoifloit peu». & fans efpérance de rejoindre l'Efcadre Françoife ?
(56) Page 187.
(57) Pages 189 & faivantes,
(58) Page 193.
(so) Page 194. (6o) lbidem. Voyez ci-deffous la Defcrie ption générale, ù € uÿ
LE ST'RAS
LG Comptoir Hol- landois d'Onglè
Ville de Berie gale & richefle du Pays.
Remarque far les Habitans.
Liberté des femmes,
L ES TR A. 16:72,
Naufrage de PAuteur.
Brutalité des Magelors.
23 HN ST © D'RENGENE'R AE
Aufi-tôt que les Navires Hollandois eurent pris leur charge, le Diredteur de Bengale donna ordre au Capitaine de raflembler tous les François , & de leur impofer des travaux pénibles jufqu'à Baravia. L’Auteur fut embarqué fur le Laufdun , dont le Capitaine étroit honnète homme ; qualité rare , obferve- t-il, fur les Vaifleaux Hollandois. Cet Officier eñtendoit la langue Françoife , qu'il avoit apprife à Bourdeaux. Il fit appeller les quatorze Prifonniers qui lui étoient tombés en partage. Il leur fit des excufes fur les apparences de ri- gueur qu'il feroir obligé de prendre avec eux, parce qu'il avoit des mena- gemens à garder avec fes Maitres , & les gens de fon Equipage : mais il leur
romit fon affection & des fecours réels. En effet, il leur fit donner , outre L nourriture ordinaire , une provifion d’eau-de-vie & trois porcs falés. Des manieres fi généreufes confolerent beaucoup les François, & leur firent efpé: rer quelque changement dans leur fort. Ils employerent huit jours à defcendre; depuis Ongli jufqu'à l'embouchure du Gange, quoique le Navire fut remor-
ué par deux Barques longues , nommées Chalingues. Les détours du Fleuve & fes bancs de fable rendent le danger continuel. Le Laufdun en fit une trifte expérience. :
Ils étoient heureufement arrivés à l'embouchure , & l’on n’attendoit qu'un vent favorable pour mettre à la voile, lorfqu'il devint fi contraire, que mal- gré toute l'attention des Marelots , le Vaifleau échoua fur un banc de fable. Le Capitaine eut une double crainte dans cette diforace ; l’une de faire nau- frage ; & l’autre , d’être attaqué par des Anglois qui avoient paru fur la Côte avec quatre Navires. Il donna promptement avis de fon malheur au Direéteur du Comptoir d'Ongli ,; qui dépècha aufli-tôt une Frégate de trente-fix pieces de canon , commandée par Vander-Cam , homme fans foi & fans honneur (61). Ce fecours raflura un peu les Hollandois ; mais il ne put empècher la perte du Laufdun. La marée & les lames d’eau l’élevoient de la hauteur d’une pic- que , & le laiffoient tomber furle banc , avec tant de violence que les mats les plus forts & les hauts bords furent brifés. Le Capitaine pénétré de douleur , & les larmes aux yeux , cria plufeurs fois, fauve qui peut ; & fauve fans hardes ; ce qui caufa beaucoup de confufion , parce que chacun voulut fe jetter dans la grande Barque , qui n’avoit pas encore été retirée à bord. Les Hollandois repoufloient les Prifonniers , & parloient de les laïfler périr , avec un grand nombre d’Efclaves qu'onavoit achetés à Bengale (62). Mais le Capitai- ne oppofa fon autorité à cette violence, & recommanda aux François de lui porter leurs plaintes, fi quelqu'un manquoit à l’obéffance jufqu'au dernier moment. Il ordonna même au Pere Guillaume de faire le devoir de fa pro- fefion, Ce vertueux Capucin donna l’abfolution à ceux qui voulurent la rece- voir , malgré les railleries des Matelots Hollandois , qui s'efforcerent de le poufler dans la mer, en criant aux François, »# qu'ils pouvoient mourir à » prefent, puifqu'ils étoient prèts , & que le Pere alloit leur montrer le che- » min. Ain leur brutalité fembloit braver le péril. Cependant il étroit fi preffant ; que le Marchand du Navire ne put entrer dans fa Chambre , pour y prendre des facs remplis d'or; & qu'ayant exhorté l'équipage à fe charger de ce précieux dépôt, perfonne n’eut la hardiefle d'accepter fa commifhion.
(61) Ibidem , pages 200 & fuivantes. (62) lbiden,
D'ENSA VO. TA. GERS: ÉL'r y: IT. 23 Le Navire étoit prèt à fe fendre ; & le Capitaine, qui l’avoit fait fonder , en avoit averti tous fes gens. Il demanda inutilement du fecours, par quel- ques coups de canon, à un Bot, qui n’étoit éloigné que d’une denue lieue , mais qui fe trouvoit arrêté par le vent contraire. Alors le Marchand fe jetta dans la grande Barque avec deux Pilotes ; & s'étant faifi d’un fabre , 1l voulut empêcher qu'on n’y entrât en foule. Ses menaces ne purent empêcher tout J'Equipage de s’y précipiter à fa fuite. L'Eftra y defcendit aufli avec le Pere Guillaume & les autres François. Ils s’y trouverent extrèmement preflés par le nombre, qui montoit à cent dix hommes. Le Capitaine s’embarqua le -dernier , dans fa Chaloupe , avec vingt-cinq hommes & les plus habiles Na- geurs , pour fe rendre comme les autres, à bord du Bot , où le vent les por- toit tous (63).
Ce qu'il y eut de plus déplorable dans ce naufrage, ce fut la perte d'en- -viron cent jeunes Efclaves , des deux fexes, tous entre dix-huit & vingt ans. La plüpart des filles étoient proprement vétues , à la maniere de Ben- gale , avec de longs pagnes de difiérentes couleurs , des colliers , des brafle- lets, & une forte de coefflure qui n’eft pas fans agrément. Elles fe couvri- rent le vifage ; & mêlant leurs prieres à celles des Garçons, qui invoquoient le fecours de leurs dieux , cette malheureufe troupe fe jetta dans la mer (64); à l'exception de fept jeunes hommes , qui fe mirent fur un mât de hune, à laide duquel ils gagnerent , avec des planches brifées qui leur fervoient de rames , une Ifle du Gange, après avoir pañlé cinq jours & fix nuits a la merci des flots, fans autre nourriture qu’un peu de r1z , que l'un d’entr'eux avoit emporté dans un fac pendu à fon cou (65). |
Entre ces jeunes victimes du fort, on avoit diftingué dans le Vaiffeau un garçon & une fille ; dont l’Auteur raconte l’hiftoire avec complaifance. Ils furpañloient tous les autres en efprit & en beauté. Le Miniftre du Vaifleau , qui les avoit achetés à fes propres frais, leur avoit remarqué plus de poli- æefle & de modeftie qu'il ne s’en trouve ordinairement dans leur condition. On ne donnoit pas plus de dix-huit ans au garçon, & plus de quinze à la fille. ils saimoient. Leurs Parens, qui les avoient vendus, fuivant le bar- bare ufage du Pays, avoient obfervé de les vendre au mème Maître , pour leur accorder du moins la fatisfaétion de n’ètre pas féparés dans leur infor- tune. Lorfque tous les autres Efclaves , auxquels on n’avoit ouvert leur pri- fon qu'à l'extrémité , fe virent fans aucune efpérance de fecours, & qu'ils témoignoient leur defefpoir par des cris & des plaintes, ces deux Amans
L'ESTR A.
1672
Hiftoire d'un Jeune Jndien &r d'une Inditnne,
s’entretenoient d’un air atrendri , & fe faifoient des adieux fort touchans (6 Ge,
L'efpérance d’être réunis dans une autre vie , fuivant les promefles de leurs Bramines , paroifloit les occuper plus que le foin de leur confervation. Cepen- dant après avoir vü que le plus grand nombre de leurs compagnons s’étoir jette à la nage , & que d’autres avoient faifi plus habilement le fecours des mats , 1ls conçurent qu'ils pouvoient trouver quelque reflource dans le fecond
(63) Ibid. p.207. (65) Page 204. (64) Ibid. C'étoit dans l’efpérance de fe (66) L'Auteur les obfervoit , & trouva,
fauver à la nage ; mais il paroït qu'ils fe dit-il, leurs bailers fort couchans, noyerent.
24 HIS T.0 FR ENG EN E RCAÏLE
dos de ces deux exemples. L’Amant choifit ce qu'il jugea de plus propre à fou- He tenir fa Maitrefle. Il l'aida heureufement à s'y placer : & tous deux arriverent à llfle , où les Hollandois n’eurent ni le tems , ni le pouvoir de les faire rentrer dans les Chaloupes (67).
L'Auteur ga Le naufrage du Laufdun arriva le 17 de Septembre 1672. Le vent ayant en pee changé le jour fuivant , on s’approcha de la terre , où l’Eftra & les autres eu- rent la liberté de defcendre ; pour attendre quelque Navire qui fe rendit à Batavia. 1ls fe repoferent pendant quelques jours dans un petit village. Le Pere Guillaume., fe promenant dans les rues , fut agréablement furpris de fe | voir aborder par un Portugais , qui lui baifa les mains & la robbe , & qui le re aa pria civilement d'accepter des rafraichiflemens dans fa Maifon. L'Eftra , qui augais. l'accompagnoit , reçut la mème invitation. Ils furent traités tous deux avec une abendance à laquelle ils ne s’étoient pas attendus. Le Portugais, qui étroit un Officier de fa Nation, leur apprit que la guerre étoit déclarée entre la France , l'Angleterre & la Hollande; ce qui avoit obligé M. l’Evèque d'Heliopolis » dans fon voyage au Royaume de Siam , où le zèle Apoftolique nd le conduifoit, de fe réfugier à Bekefore. Le Pere Guillaume ayant témoigné #'Heüopois. une vive pañlion de voir ce Prélat , l'Officier Portugais lui donna un Batteau & un guide, pour traverfer le Gange pendant la nuit. Il eut, à Bellefore,
LR farisfaction qu'il avoit defirée (68). Un Navire , nommé le Lion rouge , qui avoit chargé de riches marchan- difes au Comptoir d'Ongli , prit à bord les prifonniers François, & les ren-
Les François |. 3 De s | : : a dit à Batavia, le 6 de Janvier de l’année fuivante. Ils furent traités rigou-
font conduits à Baraviae reufément , pendant une fi longue Navigation (69). Loin de trouver quel- que adouciffement à leur fort, en arrivant au centre de la puiffance Hollan- doife , ils furent aflemblés , pour fe voir afligner le fond d’une miférable fub- fiftance, qui confiftoit en huit doubles fous pour deux jours de nourriture ; c'eft-à-dire , dix-huit deniers par jour. Enfuite on les difperfa , quinze à . quinze, dans les Navires du Port, où ils furent aflujetis à la manœuvre des Marelots. Cependant les malades furent menés à l'Hôpital de la Ville. L’Au- teur qui s'étoit fait un ami de fon nouveau Capitaine , obtint la permif- fon de vifiter la ville, à condition de retourner le foir à bord , & de payer
Faveur accor- u à À 5 décal'Eia. -un foldat qui ne devoit pas le perdre de vüe. Il avoit eu le bonheur de fau- ver aflez d'argent pour fournir à cette dépenfe , & à celle d’un honnète en- Mafluere FOR AA ; : ; ; : & À Up
Gouvemeur de La defcription qu'il fait de Batavia n’ajoute rien à celle qu'on a tirée des he se Voyageurs Hollandois dans une autre partie de ce Recueil (70). Il obferve que le Gouverneur général des forces & du Commerce de Hollande fe nom- H avoit dé moit Muffuere; qu'il avoit été Jéfuite , & qu'il avoit enfeigné les Belles ler- pélbie. tres au College de Gand ; qu'il prenoir le titre de Roi des Indes orientales, au lieu du titre ordinaire de Général (71), & que la magnifcence de fa Cour répondoit à cette qualité. Il étoit alors âge de foixante-dix ans ; ce qui ne l'avoit pas empèché d’époufer une jeune femme de feize à dix-huit
CAT
| (67) Pages 1207 & fuivantes. : fut difficile. (68) Page 205. (70) Au Tome VII. (69) Lecrajer de Bengale à Batavia n’eft (71) Page 215$.
que de fix cens lieues; mais la Navigation
ans ÿ
DE S'NFO'V A GE SPL Ve LT 2 ans, que l’Auteur vit pañler dans les rues de la ville , accompagnée d’une garde de quarante hommes à cheval. C’étoit une des plus belles perfonnes & des mieux faites qu'il eût jamais vüe. Elle mourut en couche l’année d'a- près (72).
Ce fut pendant fon féjour à Batavia que l’Auteur eut la fatisfaétion de voir la veuve du Gentilhomme Breton, dont on a Iù les Avantures. Elle étoit logée chez un Marchand Portugais , établi depuis long-tems à Bata- via. 11 lui apprit la mort de fon Mari, comme il apprit d'elle la fuite de fes Âvantures depuis fon départ de Surate. Quoique fes chagrins &c fes longs voyages re beaucoup changée , elle ne lauffoit pas d’être encore belle, » & capable, ajoute l’Eftra, d'infpirer de lamour à un cœur fenfible. » Le Capitaine Hollandois nétoit pas le feul qu’elle eût touché : mais, » pour demeurer fidelle à fon Mari , elle n'avoit jamais voulu s'engager » dans de nouvelles amours. Depuis fon arrivée à Batavia, elle avoit » trouvé quelque accès auprès de la Gouvernante, qui l'ayant tirée de » l'Hôpital, où le Capitaine Hollandois lavoit laiffée , lui faifoit donner » dequoi vivre honnêtement. L’Auteur trouva tant de charmes dans fon entre- » tien, qu'il ne paffa pas un jour fans la voir (73).
Elle avoit une Efclave de l’Ifle de Ceylan, qui lui avoit procuré la con- noiflance d’un malheureux Prince , frere du Roi de Candi, que les Hol- landois retenoient depuis long-tems prifonnier. L’Eftra le vit chez-elle, dans un état dont il fut touché. Il étoit véru comme un pauvre foidat. On lui donnoit chaque jour , pour fon entretien , une rifdale , fur laquelle il étoit obligé de nourrir deux Gardes Cafres , qui ne le quittoient jamais. Sa capti- vité & les rigueurs qu'il efluyoït depuis plus de huit ans, n'avoient point abbatu fon courage. Il commandoit les armées du Roi fon frere, lorfqu'il étoit tombé entre les mains des Hollandois, qui , loin de le traiter en Prin- ce ou en Général , avoient violé le droit des gens & les ufages de la guer- re , pour fe vanger des pertes, qu'il leur avoit caufées. 1ls l’avoient relegué pendant plufieurs années dans une petite Ifle, qu'ils nomment l’fle des mal- heurs , & qui eft l'exil ordinaire des fcélérats de leur Nation. L’Eftra fe pro- pofoit d’avoir un long entretien avec ce Prince : mais un des Caffres qui le gardoient rompit leur converfation , en les menacant tons deux d’en donner avis au Gouverneur (74).
Une maladie , dont l’Auteur fut attaqué à bord , l’obligea d’accepter les fecours de l'Hôpital, qui lui furent offerts comme une faveur. Il y fut con- duit, fous la protection de fon Capitaine , mais logé & nourri aufli mal qu'une troupe d’autres Prifonniers, François & Anglois , qui étoient réduits au même fort, & qui le fouffroient d'autant plus impatiemment qu'ils voyoient les Malades Hollandois fort bien traités, Deux Médecins de l'Ho- ne > Qui favoient tous deux la langue Françoife , n’avoient pas mème la iberté de leur parler en fecret. Leur unique foulagement venoit de quel- ques Indiens , qui s'approchoient de la grille de leurs fenètres , pour leur vendre du fruit & du poiflon , dont ils étoient obligés de faire part à leurs
(72) Page 216. (74) Pages 239 & précédentes. (73) Pages 225 & précédentes, Tome IX, D
L'EstTRrA 1673.
Son mariages
L'Auteur trou ve à iatavia la veuve du Gentil- homine Biette
Sort d'un Priks ce de Ceylan, Prifonnier des Hollaniois.
L'Auteur tome be malade. Trai- tement qu'il re- çoit de l'Hôpi< tal.
PARA ns L'ESTRA. 1673).
La galanterie des Prifonniers leur attire de la Fifueur,
Vingt d'en- treux s'échap- pente
Tentatives des AULEESe
Comment ils
ei farent punise
Vangeance du géacral Maflue- xe,
26 HT S T-OPT LR E DGNENNRE RYAMENE
Gardes. L’incommodité qu'ils recevoient du nombre des malades, & de Ja chaleur leur fit demander au Gouverneur la permiflion de prendre quelque- fois air, & de fe baigner dans le canal qui baigne le pied des murs. Ils obtinrent cette grace , après l’avoit follicitée long-tems ; mais feulement pour le matin & le foir , & pour huit Prifonniers à la fois. Les femmes Hollandoi- fes , qui font extrèmement libres à Baravia , s'approcherent d'eux, & recurent volontiers leurs carefles. Le Gouverneur , qui en fut bien-tôt averti , rétracta fes ordres (75). Alors plufieurs François , defefpérés de cette rigueur , cher cherent les moyens de fortir de leur prifon en trompant la vigilance de leurs Gardes.
Après avoir examiné la fitüation du lieu , les plus adroits firent un trou dans le mur, fous un lit; & dès la nuit fuivante, ils s'échapperent au nom- bre de vingt, qui fe rendirent heureufement à Bantam. Cette ville n’eft éloignée de Batavia que de quatorze lieues. Ils s'y trouverent en fureté , par- ce que le Roi étoit ennemi des Hollandois , & que la Compagnie Françoife y avoit un Comptoir. Mais le chef de leurs Gardes, que d’autres François avoient enyvré pour favorifer leur fuite ; ayant été rigoureufement puni de fa négligence , ceux qui furent moins heureux , dans leur fuite, fe virent ref ferrés plus étroitement (76).
Cependant le rems calma cet orage. Ils fe retrouverent aflez libres pour tenter un fecond eflort, qui devoit les délivrer tous à la fois. Un autre trou qu'ils firent , pendant la nuit, fur un égout qui pafloit fous l'Hôpital k leur ouvrit une voye fure. Vingt-cinq d’entr'eux éroient déja fortis , lorfque leurs Gardes furent réveillés par le bruit. L’Eftra , & ceux qui n’avoient pu fuir , fe hâterent de fe coucher , & feignirent d’être endormis , tandis que les fugitifs ayant paflé le Canal à la nage sétoient arrêtés dans de grandes herbes , pour y attendre leurs Compagnons. La nouvelle de leur fuite répan- dit fi promptement l’allarme , que la Garde étant fortie avec des flambeaux les trouva dans certe retraite. Ils furent dépouillés , outrageufement maltrai- tés, & conduits nuds dans des cachots. La piüpart avoient de l'argent & quelques hardes, qui demeurerent aux Hollandois. On leur fit la grace de les reconduire le lendemain à l'Hôpital, mais défigurés de coups & de fati- gue. Cette difgrace n’empècha point quelques-uns d’entr'eux de faire une troifiéme tentative , qui n'eut pas plus de füccès. Le Général Mafluere , irrité de tant d’entreprifes téméraires , fe fit amener les principaux Officiers Fran- çois. Il leur demanda ce qui pouvoit les porter à ces réfolutions defefpérées. 1 leur promit qu'ils feroient mieux traités. Mais apprenant d'eux que rien ne pouvoit les faire renoncer au defir naturel de la liberté , il fut choqué de cette réponfe ; & les ayant renvoyés dans leur prifon, 1l les y fit nourrir pen- dant quelque tems au riz & à l’eau (77). :
L'Auteur ne doute pas que ce ne fut pour fe vanger de tant d'obftina- tion , qu'il ft embarquer quatorze François dans un Navire chargé de chaux & de pierre qu'il envoyoit au Cap de Bonne-Efpérance , avec ordre de les y ernployer au travail des Fortifications. Ce Navire échoua fur un Banc de fable à trente lieues du Cap. Comme la terre n'étoit pas éloignée , les Fran-
(75) Jbid. p. 245. 676) Ibid. p. 246. (77) Pages 248, 246.
DES. V'O: TA GE Se CLorive Lab 27
cois fe fauverent à la nage , ou fur des planches. Mais ils fe trouverent dans des bois remplis de bêtes farouches , où leur vie fut plus expofée que dans le péril qu'ils venoient d'éviter. Quelques-uns furent devorés. D'autres n'évite- rent ce fort qu'en montant fur des arbres, où la peur & la faim les mirent dans un autre danger. Un Hollandois , qui avoit fauvé fon fils à la nage en le portant fur fes épaules , ne put le détendre des bêtes , qui ie dévorerent à fa vüe. Le Chirurgien du Navire, le Phenix, fur tué par un Eléphant. En- fin, de quatorze François , 1l n’y en eut que huit qui arriverent au Cap de Bonne-Efpérance. Ils y furent mieux traités qu'ils ne fe l’étoient promis. Le Gouverneur du Cap refufa de les foumettre au travail des Efclaves, & prit Je parti de les renvoyer à Batavia (78). :
Leur captivité , comme celle des autres Prifonniers François, fut pro- longée jufqu’à la fin de l’année 1674. Ils étoient encore au nombre de qua- tre-vingt-dix-huit, qui furent embarqués fur une Flotte de {ept Vaifleaux ,
ue le Général Mafluere faifoit partir pour Amfterdan ; & qui furent égale- ment diftribués dans chaque bord. Cette Flotte fortit de la Rade de Batavia le 17 de Novembre. Elle arriva le 13 de Février au Cap de Bonne-Efpérance; fans avoir eu un feul jour de mauvais tems. Les Capiraines Hollandois re- fuferent à leurs Prifonniers la liberté de defcendre au rivage, dans la crain- te qu'ils n’obfervafñlent les nouvelles fortifications. Il étoit arrivé depuis «peu au Cap un nouveau Gouverneur , qui entre plufieurs ordonnances avoit dé- fendu , fous peine de mort, les combats à coups de couteau. Cette loi fut violée par quelques Marelots de la Flotte; & les coupables s'étant fauvés à bord , on fit d’inutiles recherches pour les foumertre au châtiment. Le Gou- verneur , irrité contre tous les Equipages , qui vouloient dérober le crime à fa juftice, fit défenfe à tous fes fujets de leur fournir de l’eau & des vivres. Pendant trois jours que cette ordonnance fut exécutée avec rigueur , toute la Flotte foufirit beaucoup; & les Prifonniers François furent expofés à pé- rir de faim & de foif. On remit enfin les criminels aux Officiers du Gou- verneur , & l'abondance fur bien-tôt retablie (79).
Le refte du voyage n'eut rien de plus remarquable que la frayeur des Hollandois , en apprenant d’un vaifleau Anglois , vers le Banc de Terre-neuve , qu'on avoit vù pailer depuis quelques jours , dans cette mer, deux Efcadres Françoifes. L’Amiral, nommé Corneille Faulconier, ne put cacher fes allar-
mes. Sa femme, qui revenoit avec Jui du Tunquin, tomba évanouie au:
feul récit des Angiois ; leur crainte étoit pour d'immenfes richefles , qu'ils avoient amaflées dans le Commerce des Indes. Tous les Matelots Hollan- dois renouvellerent leurs perfécutions contre les Prifonniers , & les menace- rent de les précipiter dans les flots, s'ils avoient le malheur de rencontrer VArmée Françoife. L’Eftra & fes Compagnons, qui fe trouvoient dans le Vaiffleau de Amiral , au nombre de quatorze, faifoient des vœux au Ciel pour la rencontre des Navires de leur Nation. Ils étoient réfolus de fe dé- fendre , fi l’on entreprenoit de les outrager ; & de concert, ils avoient déja formé le deflein de mettre le feu aux poudres (80). D'un autre côté, ils ef- pérolent qu'un combat avec les deux Efcadres Françoifes les mettroit en (80) Page 262,
(78) Page 252, (7e) Page 158
D ij
L'EsteaA. T2 Sort funefte de
quelques Fran ÇOIS
ré 1674. L'Aureur & f:s Compagnons font renvoyés et Europe,
De
NON:
À quelle ôc- cafion ïls font expofés à mouir de faim & de foif,
Les flollai= dois craignent ja rencontre d'une Efcadre Fran- çoife,
Réfolution de l'Eftra & de fes Compagnonss
ED 008 DR TE RS L'ESTRA.
167$.
Avañture ex traordinaire d'un François.
28 HISTOIRE GENERALE
état de fe dédommager avantegeufement de toutes leurs pertes. L'Anural Hollandois étoit fi chargé de richefles , que ce fpectacle feul étoit capable de le tenter. Leur efpérance augmenta beaucoup lorfqu'ils entendirent crier du haut des mûâts, Navire, Navire ; & leur joye fut proportionnée à la crainte des Hollandois. Mais on ne découvrit, à la portée a canon , qu'un Cor- faire de Hollande , qui venoir des Ifles de l'Amérique , & qui falua humble- ment l’Amiral.
L’Auteur perdit, dans le cours de fa Navigation , un des Compagnons de fon fort , avec lequel il s'étoit lié d’une amitié fort étroite. Non-feulement il exprime fes regrets en homme fenfible ; mais les croyant juftifiés par le mé- site de celui dont il pleure la perte , il s'étend fur fon mérite & fur fes Avan- tures. Saint Albert ( C'eft le nom qu'il lui donne } joignoit à la figure la plus noble toutes les qualités d’une belle ame. Il mavoit jamais connu fon pere ni fa mere. En fortant de l'enfance , 1l avoit pallé quelques années au College de la Fleche , d'où il n’étoit forti que par le chagrin d'entendre dire publiquement que fa naiflance n’étoit pas légitime , & qu'il étroit fils d'une: Dame dont le mari avoit été tué deux ou trois ans avant qu'elle l’eût mis au monde. Un Confeiller au Parlement de Paris, qui avoit payé jufqu'alors. les frais de fon entretien , le rappella près de lui ; mais ce fut pour lui décla- rer que fon pere & fa mere étant inconnus & ne lui ayant laïflé aucun bien , tout ce qui lui reftoit à faire pour lui étoit de le prendre à fon fervice en qualité de Laquais. Saint Albert rejetta cette offre avec indigration. Il fortit dans le même mouvement; & fe trouvant fans aucune reflource , preflé d’ail- leurs par la faim, il entra dans l'Eglife des Feuillans , où une Dame à qui 1l demanda noblement l’aumône, parut fort touché de fa fituation. Elle le prit dans fon caroffe. Les éclaircifflemens qu’elle reçut de lui acheverent d’é- chauffer fa pitié. Elle lui fit continuer fes études, après lui avoir déclaré qu'elle le deftinoit à l’état Eccléfaitique. Il en prit Fhabit, & fon application répondit aux efpérances qu'il avoit fait concevoir de fes talens naturels. Mais, après avoir fini fon cours, 1l fe fentit f; peu d’inclination pour lEglife , que dans a crainte d'irriter fa Bienfaictrice , il prit le parti de quitter Paris fans lui dire adieu. Son deflein étoit de pañler en Italie , où les troubles de Na- ples attiroient un grand nombre d’Avanturiers. L'argent lui ayant manqué à Turin , il écrivit à la mème Dame dont il avoit éprouvé fi long-terms la gé- nérofté, Elle ne lui fit point de réponfe. Mais lorfque le defefpoir commen- çoit à lui infpirer des idées funeftes, 1l reçut un fecours qu'il ne put attri- buer qu'à elle. Un François, Domeftique d'un Ambafaideur , qui étoit en chemin pour Rome, vint lui dire qu’il avoit ordre de le préfenter à fon Maï- tre. Il fe laiffa conduire , fans defirer plus d'explication. L’Ambafladeur pa- rut fatisfait de le voir, & le prit à fa fuite en qualité de Gentilhomme. E'ar- gent qu'il reçut, & affection avec laquelle on continua de le traiter, lui firent connoître qu'il éroit bien recommandé. Cependant fa fortune dura
eu. Il eut la malheur de plaire à l'Ambaffadrice. Le Mari, qui s'en apper- eut , pouffa la jaloufie jufqu'à le faire mettre dans un cachor, où 1l dermeu- ta jufqu'à la fin de l'Ambaflade. Retombant alors dans la mifere , il fe ren- dit à Naples , où M. de Guife s'étoit jetté depuis quelques mois. Il fut pris par les Efpagnols, & conduir en Efpagne avec d'autres Captifs. Après y
DES VO Y À GES dr w. : LE 29
avoir paflé quelque-tems dans une prifon , il obtint la liberté de s’embarquer pour la Flandres. Une grande maladie l’obligea de s'arrêter À Bruxelles : tandis que fes Compagnons retournoient en France. Diverfes lettres qu'il avoit écri- tes à la Dame qui avoir pris foin de fon éducation , & qu'il avoit quelquefois eu la penfée de croire fa véritable Mere, ne lui ayant pas fait obtenir de réponde , 1l fe vit bientôt fans autre reffource que l'Hôpital. Entre plufeurs Dames , qu'une affédation de charité portoit à vifiter les Hôpitaux de Bru- xelles, il s'en trouva une fur qui la figure de Saint Albert fit une fi forte impreflion , qu'après avoir commencé par lui faire une aumône de cinquante écus , elle n'épargna rien pour hâter le rétabliffement de fa fanté. Ce pen- chant devint une paflion violente , lorfque l’ayant vü dans un autre état, elle trouva dans l'objet de fa charité un homme de la meilleure mine du monde , qui avoit infiniment d'efprit , qui parloit de tout avec une grace admirable, & qui fe faifoit diflinguer par un air de qualité ; répandu dans toute fa perfonne. Elle facrifia tout à l'amour. Après avoir traité Saint Al- bert en homme aimé, la crainte" de le perdre lui fit prendre Je parti de lé-
poufer fécrerement. Cependant un refte de raifon Îu1 ayant fait comprendre
qu'il ne pouvoit foutenir long-tems à Bruxelles le rôle d'un Seigneur Fran- çois forti des Prifons d'Efpagne , fous lequel il avoit paru en fortant de l'Hôpital , elle partit avec lui pour Madrid , où fa famille tenoit un rang con- fidérable. Enfin leur Mariage ayant été découvert , 1l fe vit expofé à toutes fortes de dangers. L’affaflinat, fe poifon furent employés fucceflivement. Il fut bleflé pluñeurs fois , & fa valeur l'ayant toujours dégagé , 1l n’en eut pas moins la ae de voir cafler fon Mariage par le crédit d'une famille puif- fante, qui ne perdit pas enfuite un moment pour le faire enlever. Il fur mis dans un Vaiffeau qui païtoit pour les Indes, & dont le Capitaine s’éroit en- gage à le précipiter dans la mer , ou à l’abandonner dans quelque Ifle deferte. Une tempête , qui infpira des fentimens plus doux à ce barbare Officier, ui fit obtenir la vie & la liberté. Il effuya quantité d’autres Avantures, juf- qu'a l’âge d'environ cinquante ans , qu'après avoir fervi les Hollandois ,. & reçu d'eux la permiflion de retourner en Europe , il mourut fort chétien- nement entre les bras de l’Auteur (81).
Tous les François qui avoient été renvoyés fur la même Flotte arrive- rent heureufement au Texel, d’où ils furent conduits dans une Barque lon: gue au Port d’Amfterdam. Les Directeurs de la Compagnie des Indes eurent la curiofité de les voir ; & pour leur faire perdre le fouvenir de leurs fouf- frances , 1ls leur donnerent à chacun huit ducats , avec des Pañle - ports juf- qu'à Dunkerque. L’Eftra , gueri de la pañlion qu'il avoir eüe pour les Voya- ges , n'eut plus d’ardeur que pour fe retirer dans fa Maifon, où il arriva le x d’Août 1675 (82).
(81) Pages 277 & précédentes. (82) Page 282,
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L’Eftra rentre en France,
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A Surat 6 en d'autres lieux de l'Afe 6 de l'Afrique.
ae Cire a déja paru avec honneur dans le fecond Tome de ce Recueil , nt où les Auteurs Anglois ont crù devoir emprunter d'avance les re- " marques d'Ovington fur les ifles Canaries, & fur divers autres lieux qui appar- tenolent à cette partie de leur Ouvrage. Excellente méthode , qui leur auroit épargné un grand nombre de répétitions , s'ils l'avoient fuivie avec plus de conftance. Elle ne me laiffe à repréfenter ici le mème Voyageur , que dans fa Navigation & fon féjour aux Indes Orientales. Qui éoitOvin- Jean Ovington étroit Chapelain du Roi d'Angleterre , lorfqu'il s’'embarqua do pour les Indes. Il y porta des yeux favans, qui lui firent lremarquer , avec plus d’épendue & de jugement qu'on n’en trouve dans la plüpart des Voya- geurs, tout ce qui S'offrit de curieux à fon attention. C’eft, le jugement que Niceron porte de lui , & ce qui l'avoir déterminé fans doute à nous donner Soncaradere, la traduction de fon Journal. Il n'étoit pas prévenu en fa faveur jufqu'à ne as reconnoître les défauts de fon ftyle, qui eft diffus & quelquefois trop empoullé ; fans compter que l'efprit de paru & les préjugés de Religion y ont On - fat entrer quelques déclamations qui n’ont aucun rapport au fujet. Mais, en ron a traduit{on apportant tous fes foins à le purger de ces trois défauts , le Traducteur en à fait Joue un livre excellent. Obervarion. » Il faut, pour voyager avec fruit, obferve-t-il judicieufement , de a » fcience , de la curiofité , de la patience, de la circonfpettion : de la fcience À » pour connoître ce qui mérite d'être remarqué dans chaque Pays, & pour » s'en inftruire à propos : de la curiolité , pour prendre plaifir à tout ce qui » “peut être de quelque utilité & pour le rechercher avec foin : de la pa- » tience pour foutenir les farigues & les peines qui accompagnent cette re- » cherche : de la circonfpeétion , pour examiner tout, pour n'être pas trom- » pé par la crédulité ou la mauvaife foi d'autrui. Sans ces qualités , on voya- ” ge inutilement pour le Public. Niceron les trouve dans le Voyageur qu'il » a traduit, & fe flatte, dit1l , qu'un Lecteur attentif les y découvrira comme » lui, QYINGTON. La Scene fera tranfportée tout d’un coup de Gravefand, où l’Auteur s’em- 1689. barqua , le 11 d'Avril 1689; fur le Benjamin, qui fafoit voile pour Surate,
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(83) Publiés à Londres chez Jacob Tom- Royaumes d’Arrakan & du Peou ; 3°, un Mé- fon, en 1696 , avec un fupplément qui con- moire fur les Monnoies des Royaumes de tient : 1°. La derniere révolution du Royau- l'Inde, de Perfe, de Golkonde , &c. 4°. Des me de Golkonde : 2°. Une defcription des obfervations fur le Vers à foie , 7-12.
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dans le Port de Bombay , faxeviontredit, un des meilleurs des Indes , où il arriva heureufement le 29ns Añ1v 1590 (84). FL.
L'ifle de Bombay, dont »-x02 ::o1s ont fait un de leurs principaux étaz bliffémens aux Indes Orisntale | ure ce nom, qui eft une corruption de bonne Baie, de l'excellence üe fon Port. Elle a long-tems appartenu à la Couronne de Portugal ; qui la céda volontairement à l'Angleterre > ÉDILC GAS à l'occañon du mariage de l’Infante de Portugal avec le Roi Charles I ; & ce Princeen abandonna la poffeflion à la Compagnie Angloife des Indes Orien- tales, pour la commodité de fes Vaifleaux & de fon Commerce.
Avant que d'avoir découvert la terre ferme des Indes , Ovington vit na- ger , autour du Vaifeau, plufñeurs ferpens de différentes grandeurs ; figne que la terre n’eft pas éloignée , parce qu'on n'en voit Jamais loin des Côtes. U ne autre marque ; qui fit connoitre quon approchoit des Terres À fut une grancie quantité de Sauterelles , qui voloient fur le Vaifleau , jufqu'à trente lieues en mer. Elles avoient environ deux pouces de long, & le chemin qu'elles avoient fait doit faire juger de la force de leurs ailes. Pendant que l’Auteur étoit à Surate , on vit un nombre infini de ces animaux pañler {ur la ville, & former une nute fi épaifle , qu’elle obfcurcifloit la clarté de la lune, qui étoit alors dans fon plein. Elles alloient vers le Sud (8).
Bombay n’eft qu'une petite Ifle , firuée proche la Côte de Malabar , à dix lieues de Chaul au Nord, & huit de Bacaïm au Sud (86). Elle eft remplie de Cocotiers , dont les noix apportent quelque profit à leurs Maîtres ; mais on n’y voit gueres d'autre bled n1 d'autre Betail , que celui qu'on y tranfporte des lieux voifins. L'eau n'y vaut rien non plus; ce qui, joint au mauvais air, eft fouvent funefte aux Anglois. L’Auteur attribue ces deux incommodi- tés de l’Ifle à la qualité des terres , qui font fort bafles autour du Fort , & à la puanteur du poiflon , qu'on employe au lieu de fumier pour la nourriture des arbres. Le Vaifleau Anglois étoit arrive au tems de la Mouflon , qui eft toujours accompagné de pluies & d'orages. Dans l'efpace de trois mois , on vit mourir triftement vingt paflagers ; de vingt-quatre qu'ils étoient , & quin- ze Marelots de l'Equipage. Ovingron & le Capitaine du Vaifleau tomberent eux-mêmes dans une fi grande langueur, que n1 la tempérance , qui eft Ja meilleure médecine , ni la force des remedes ne pouvoient les rétablir, & ce qui prouve fans replique qu'ils ne devoient en accufer que l'air du Pays, c'eft qu'à peine eurent-ils fait la moitié du chemin vers Surate, que leur fanté {e rétablit. M. Georges Cook , qui commandoit dans Bombay , follicita beaucoup Ovington de s'y arrêter , & lui fit des offres d'autant plus avan- rageufes , que l’ffle éoit alors fans Miniftre. Mais l'exemple de tant de morts l'avoit efirayé, Elles font fi fréquentes dans le cours d’une année , qu’elles ont
fait pafler en proverbe , que deux Moullons , à Bombay , font l’âge d’un hom-
ime (87). C'eft une fource de dépenfe & d'inquiétude continuelle pour la Compagnie Angloife , qui eft obligée dy faire tranfporter fans cefle de nou- veaux Habitans , pour remplacer ceux qui font enlevés, & des Chirurgiens, avec toures les drogues & tous les remedes de l’Europe.
(84) Voyages d'Ovington , T. I, p. 127: (86) À dix-neuf degrés de latitude du Nord, (85) Ibid. p. 126. (87) Pages 136 & fuivanres,
meet | OVINGTON. 1690.
L’Auteur arrie ve à Bombay,
Signes qu'on remarque à l'ap- proche des Indes,
Defcription de: Bombay.
Mauvais air de l'Ifle,
Ses caufes &. fes-effets,
32 HIS:T OI RÉ GENE R AIDE
Ovineron. La quantité prodigieufe de vermine , & d'—{ectes venimeux, qui fe for- 1690. ment dans l’Ifle au tems des Mouflons , eftu. «utre preuve de la corruption, Auwes effers de l'air. Les Araignées y font alors groflès comme le pouce, & les Crapaux de ompEoe ne Le font gueres moins qu'un petit Canard. Les bleflures & les contufions s'y gueriflent rarement. De vingt Enfans, à peine en arrive-tl un à l’âge de maturité. Aufli llfle neft-elle peuplée que par les Colonies qui s'y renou- vellent , quoique la Compagnie permette aux Anglois de s'y marier, & qu'el- statases des Le y falle tranfporter les jeunes filles qui fouhaitent d’y aller chercher des Anglois de Bom- jnaris. Une contenance honnère eft la {eule qualité qu'on demande à celles bay. qui arrivent dans cette vüe ; & fouvent elles y époufent les principaux
Marchands (88). L’Ifle de Bombay eft défendue par un Fort, bâti fuivant les regles de fi Part, & muni de plufeurs pieces de canon, qui commandent le Port & pr de tous les lieux voifins. C’eft la réfidence du Gouverneur. Il offte d’ailleurs plulieurs beaux édifices , qui font habités par des Anglois & des Portugais. La Religion Catholique y eft exercée librement, & les Portugais y ont leurs Eglifes ; tandis que les Anglois, qui font les Maïtres de l'Ifle , n'ont encore pu parvenir à s'en donner d'autre qu'une Chambre du Fort, où leur fervice {e fait deux fois le jour (89). L’Auteur apporte pour raifon la guerre qu'ils . onteüe avec le Mogol. Les Infideles ne font pas moins libres que les Chré- Pan tiens dans leur Culte. Ovington ë étant entré dans un de leurs Temples, fut does cronné de le trouver fi petit, qu'à peine pouvoit-1l contenir en même-tems neuf ou dix perfonnes. Il vit l'Idole, qui ne confiftoit qu’en un vifage d’é- rain , avec un nez.large & écrafé , & des yeux de la grandeur d’un écu. Une petite bourfe , qui éroit fufpendue d’un côté, fervoit à recevoir les of- frandes du Peuple ; & de l'autre, on voyoit un peu de riz brulé , que le Bramine avoit offert à cette étrange Divinité. À l'entrée de la porte, un Trompette jouoit pendant toute la durée du Sacrifice (90). | ae ne La guerre, que les Anglois ont eñe long-tems avec le Mogol', a fait beau- SE aclois & 1 coup de tort à l’Ifle de Bombay , en ruinant fes arbres fruitiers , qui faifoienc Brané Mol. [3 feule richeffe des Infulaires. L’Auteur raconte que dans le premier établif femeut des Anglois à Surate, le Grand-Mogol & le Préfident de la Compa- gnie éroient convenus qu'ils auroient la liberté du Commerce, en payant deux & demi pour cent de toutes les Marchandifes qu'ils feroient entrer ou {ortir. Bien-tôt cette fomme fut augmentée , fans raifon , à quatre pour cent. On voulut affujertir les Facteurs de la Compagnie , qui portoient des boutons d'er fur leurs habits, à payer un droit particulier chaque fois qu'ils pafñle- roient la Riviere de Surate. L’Intendant de la Marine, qui étoit obligé de la pañler fouvent pour fe rendre à Soualy , auroit bientôt payé la valeur de fes
boutons (91).
£ re Ces deux fujets de plainte , joint à quelques autres mécontentemens , cau- sols ferent une rupture ouverte. Après quelques efcarmouches fur mer, le Mo- | -gol entreprit d’afieger Bombay. Jean Child , qui avoit fuccedé à Jean Wiburn, dans le Gouvernement de cette Ifle, mais fans avoir hérité de fes qualités
(88) Thid. Pages 142 & 143: (90) Page 145. (89) Page 144. (91) Page 147, UE militaires ,
BIENS, VO VA GES: Dre 1 L 5
nulitaires , quoiqu'il eût été revêru du ritre de Baronet de la Grande-Bretagne, & nommé Général des forces Angloifes dans les Indes, négligea de fortifier lIfle. Il fut attaqué en 1688 par une Armée de vingt-cinq mille hommes , auxquels il n’en avoit que deux mille cinq cens d'oppofer. C’éroit dix con- run. Malgré cette inégalité , les Anglois fe défendirent avec courage. Mais les Mogols ayant appris , des Déferteurs , Part de faire des mines & la manie- re de fe mettre à couvert par des tranchées & des gabions , il devint impof- fible de réfifter à la force & à l’habileté réunies. Le Général Anglois fe vit contraint de faire la paix , à des conditions que l’Auteur diflimule , mais qui ne devoient pas être avantageufes puifqu’elles étoient l'effet de la néceñire. Child mourut avant que l’accommodement fût tout-à-fait conclu ; & fa mort fut attribuée au chagrin de n'avoir pu fauver l'honneur de fes Maïñres. Il avoit amallé d’immenfes richefles dans fon emploi (92).
À trois lieues de Bombay s'offre une petite lfle , nomimée l'EZephant , qui ure ce nom d’une figure d’Elephant, taillée en pierre , de grandeur naturelle , & pla- cée au milieu d'une Campagne , où elle frappe les yeux de ceux qui arrivent ni lffle. On voit aufli , dans le mème endroit , un cheval de pierre , repréfenté fi naturellement , qu’à quelque diftance on le prendroit moins pour une fimple re-
réfentation que pour un animal vivant. Mais ce qui rend cette Ifle plus céle- ue , c'eft une fameufe Pagode, dont les Portugais ont raconté beaucoup de mer- veilles,& pour laquelle lIimpératrice Douairiere des Mogols avoit une vénération extraordinaire. L’Auteur obferve qu'on appelle Pagode , un Temple Payen, ou un lieu deftiné au culte des Idoles. Ce nom, dir:il, vient du mot Perfan Pout , qui fignifie une Idole , & de Gheda , qui fignifie Temple. 11 fait la defcription de la Pagode , où du Temple, de PIfle de lElé- hant. Elle eft taillée dans le Roc, fur le penchant d’une haute Montagne. Sa grandeur eft d'environ cent vingt pieds en quarré , & quatre-vingt de hauteur. Ja voute, qui n'eft qu'un grand rocher , eft foutenue par feize piliers de pierre , éloignés de feize pieds lun de l'autre, & de trois pieds de diametre. Ils font tailiés avec beaucoup d'habileré. Aux deux côtés, on compte qua- rante ou cinquante figures d'hommes , dont chacune a douze ou quinze pieds de haut, & qui font entrelles dans une exaéte fymétrie. Quelques- unes ont fix bras. D’autres ont trois têtes, D’autres font fi monftrueufes, qu’elles ont les doigts de la grofleur de la jambe. On en voit qui portent fur la tète des couronnes fort bien travaillées , ou des fceptres dans les mains. Quelques-unes ont fur la tête plufieurs autres petites figures , qui font en ofture dévote. Ovington en remarqua plufieurs dont les unes s’appuyent {ur des femmes , & d’autres fur la tête d’une vache, qui eft un animal fort refpecté dans les Indes ; d'autres enfin, qui prennent une jolie fille par le menton ; & d’autres qui déchirent en pieces de petits enfans. Il regarda cette varieté de figures agréables & monftrueufes comme différens objets du Culte des Idolâtres, qui choififfent apparemment celles qui leur infpirent le
(92) Pages 152 & précédentes. Sa Veuve moins : d'où l'Auteur conclut qu'il y a beau- époufa M. Georges Weldon, qui fuccéda coup à gagner au fervice de la Compa- au Gouvernement, & qui nesy enrichir pas gnie,
Tome IX, E
OVINGTON,
169
Ifle de l'Eié- phant & fes fin. gulagirés,
Origine du nom de Pagode.
Defcription d’une céebre j’a- gode de lille de l'Eléphant,
34 HE S:T'ON KE) ICGHEUNNE RARE Se cpu de refpect ou de dévotion. Le Frontifpice de la Pagode n'a rien de re-
. marquable (93). ARE
Drago & Vers le milieu de Septembre, c'eft-a-dire , à la fin des Mouffons , le Vaif- rend à Surate. feau reçut ordre de partir pour Surate. Il rencontra dans fa route une forte
de Pirates , nommés Sarganians , qui n’oferent l’attaquer , parce que depuis. quinze jours ils avoient appris, par une avanture finguliere , à refpecter le Pavillon Anglois. Un Capitaine de cette Nation, qu'ils avoient entouré de fort près, n'avoit pas jugé à propos de s'oppofer à l’abordage : mails ayant AA nt fait retirer tous fes gens de deflus les Ponts, il y avoit fait porter quelques re d'un Vaifleau Pariis de poudre & plufeurs pa pieces d'artillerie. Les Sanganians n'y uno AsvRre étolent pas plutôt montés, qu'il y avoit fait mettre le feu ; & l'exécution avoit- ‘ "été fi heureufe, que la plüpart ayant été brülés , tués ou précipités dans les. flots , la crainte du mème fort avoit fait fuir aufli-tôt le refte (94).
ce ‘des Le Benjamin arriva fans obftacle à la barre de Soualy ; où les feuls Vaif-
ropéens à Souas Caux de l'Europe ont la liberté d'aborder. Cette permiflion n’eft point ac-
y. cordée aux Indiens (95). Ils doivent entrer dans la Riviere de Surate , ou jetter lancre à fon embouchure , qui eft à deux lieues de Soualy , comme Soualy eft à quatre lieues de Surate. C’eft-là que les Vaifleaux Européens: chargent & déchargent leurs Marchandifes, & qu’elles font gardées dans des Cours & des Magafins, pour être tranfportées dans d’autres lieux , ou. rembarquées fuivant l’occafion. Les Facteurs Anglois, François, & Hollan- dois , ont leurs Maifons , ou leurs Comptoirs à un demi-mille de la mer ». éloignées d’une portée de fufil l’une de lautre (96).
. Grandes Hu Ovington remarque, comme un événement extraordinaire , que net-
Benjamin, toyant fon Vaifleau , après l'avoir déchargé , on y trouva une grofle quantité de grandes Huitres , qui sy étoient attachées ou formées de toutes parts, & qui furent trouvées de fi bon goût, que le Capitaine en fit part à vous les Anglois de Surate (97).
Obfervations La Defcription que l’Auteur fait de cette Ville n’ajoute rien à celle qu’on Mere de à Jüe dans d'autres Relations (98) : mais il y joint diverfes obfervations qui mantSurat. lui font propres. Premiérement 1l fixe la grandeur de fa circonférence , qui
eft, dit-il, en y comprenant les Fauxbourgs , d'environ trois milles d’Angle- terre; & fa forme, dont il fait une efpece de demi-cercle, ou de croiffant , à caufe du détour de la Riviere fur laquelle elle eft bâtie, & qu'il nomme Tapty où Tindy (99).
rinefe del'or L'or de Surate eft fi fin, qu'en le tranfportant en Europe, on peut y ga-
PU % gner douze ou quatorze pour cent. L'argent , qui eft le même dans tous les Etats du Mogol , furpafle celui du Mexique & les écus de Seville. Il a moins d’alliage que tout autre argent. L’Auteur n’y a jamais vu de pieces rognées , n1 d'or ou d'argent qui eût été falffié. La roupie d’or en vaut quatorze d’ar- gent; & celle d'argent , vingi-fept fous d’Angleterre. On y voit quelques
(93) Pages 156 & précédentes. (Y6) Page 158. (94) Page 158. (o7) Ibidem. (95) L'Auteur devroit dire au contraire , (98) Voyez particuliérement Thevenot ,
que c'eft aux Vaifleaux Européens que l'en- Carré, l’Eftra, &c. crée de la Riviere n'eft pas permile, (99) Pages 212 & fuivantes.
DES MOYA GES Liv. IE 3
monnoyes étrangeres , mais en petit nombre ; & des pieces de cuivre, dont foixante font une roupie. Il s’y trouve encore une efpece de monnoie plus baffle. Ce font des amandes ameres, dont foixante valent une piece de cuivre (1).
Toutes les monnoies étrangeres payent ; à la fortie comme à l'entrée de Surate, deux & demi pour cent. Celles qui tombent entre les mains des Of ficiers du Grand-Movol font fondues & converties en Roupies , fur lefquelles on met la marque de l'Empereur regnant. Après fa mort, ces pieces perdent un ou deux foixantiémes de leur valeur (2).
Les étofles de foie & les toiles de cotton fe vendent à Surate par Cobirs, qui font une mefure de vingt-fept pouces de long. Le riz, le bled , & les autres chofes qui fe vendent parmi nous au boifleau , ou avec des mefures creufes, font vendues au poids dans Surate. Le poids ordinaire eft un Scar, qui eft de treize onces & un quart. Le Meund contient quarante Scars. » Ainfi les ufages, obferve l’Auteur , font tout-à-fait oppofés aux nôtres, »” dans les chofes mêmes qui devroient être femblables , telles que les fcies ” & les ferrures , qui n’ont aucune refflemblance avec les nôtres. Il femble ” mème que les animaux n’ayent pas , aux Indes , les mêmes inclinations que » parmi nous. Dans le Tunquin, par exemple , les chiens veillent toute la » nuit pour exterminer les rats & les fouris (3).
On apporte à Surate , des Marchandifes de toutes les parties de l’Afie. Elles y font achetées par les Européens , les Turcs, les Arabes, les Perfans, & les Arméniens. Il n’y a point de Marchands qui fe répandent plus dans le monde & qui voyagent avec autant d’ardeur que les Arméniens. Leur lan- gue eft une des plus ufitées dans l'Afie. De tout tems, ils ont été célebres par leur Commerce. » C’étoit dans leur voifinage , c’eft-à-dire , fur le Phafe , » en Georgie, qu'étoit autrefois la Toifon d'or ; Toifon fameufe parmi » les Anciens, mais qui n’étoit qu'un grand Comimerce de laine , de peaux, » & de fourures , que les Peuples du Nord y portoient (4).
Les Marchands Indiens , qui viennent par terre à Surate, fe fervent rare- ment de chevaux pour le tranfport de leurs Marchandifes, parce qu'ils font tous employés au fervice du Prince. Ils les amenent dans des Chariots , fur des Dromadaires , des Chameaux & des Anes.
Ce font les Hollandois qui apportent à Surate toutes fortes d’épiceries. Les Anglois y apportent particulierement du poivre. Mais , s'il faut en croi- re l’Auteur, les premiers ne font pas toujours de bonne foi. » Ils tirent » quelquefois une certaine quantité d'huile, d’efflence , ou d’efprit , des » cloux de girofle, de la canelle, &c. Enfuite les expofant en vente, ils ne » font pas difficulté d'en tirer le même prix que sil n’y étoit point arrivé » d'altération. C’eft une tromperie qui s'exerce à Batavia; & de-là vient » qu'il fe trouve tant d'Epiceries féches & infpides (5).
Outre le Gouverneur militaire de Surate, qui demeure conftamment au
CviNcron. 1690. Amandes ame- res qui fervene de monnoiee
Mefures & Poids de suraté,
Oppofition des ufages Indiens aux nôtres.
Commerce de uraiee
Reproche de tromperie que l’'Auteur fait aux Hollandoiss
Deux Gouver-
Château , comme sil y étoit prifonnier , les Habitans ont leur Gouverneur Murs de Surates
{r) Pages 218 & précédentes, (4) Page 222. (2):Page.219. { 5) Page 216.
(3) Page 220. E 1j
36 HITS TO LR E VOEINIE RUAIINE
Civil ; qui eft chargé particuhiérement de ladminiftration des affaires pubit- ques & de la juftice. I ne s'éloigne gueres plus fouvent de fon Palais , pour être fans cefle à portée de recevoir les Requêtes des principaux Marchands, neo de de regler les aflures qui demandent une prompte expédition. S'il fort “+ pour prendre l'air , il eft affis fur un Elephant, dans un fauteuil magnifique. Outre le conducteur de l'animal , il a près de lui un domeftique, qui l'éven- te & qui chaîle les mouches , avec une queue de cheval attachée au bout d'un petit bâton , de la longueur d’un pied. Cet éventail, tout fimple qu'il doit paroitre , eft le feul en ufage parmi les Grands, & pour la perfonne même de l'Empereur. Entre différentes marques de grandeur , le Gouverneur de Surate nourrit plufieurs Elephans. Il entretient une Garde de Cavalerie & d'Infanterie , pour la füreré de fa perfonne & pour l'exécution de fes or- dres (6).
Son Confeil, {ans les affaires de conféquence , il doit prendre l'avis de trois grands
OVINGTON. 1690,
compofé de trois SE k 5 é à D Ofciers, Officiers de la ville, qui partagent alors avec lui le dépôt de l'autorité fu- prème. Le Cogy» Le premier , qui porte le titre de Cogy , eft un homme verfé dans les loix ;
& dans tout ce qui appartient aux ufages civils de l'Empire.
Le fecond , nommé le Wacanaviche , eft un Officier prepofé par l’Empe- reur, pour donner avis chaque femaine , à la Cour , de tout ce qui arrive de remarquable & d’important (7).
&le Katoul. Le Æatowl , troifiéme Miniftre de l'autorité Impériale, eft établi pour empècher les defordres & pour les punir. Il eft obligé de faire trois rondes de nuit dans les rues de la ville ; à neuf heures du foir , à minuit, & à trois heures du matin. À cinq heures , le tambour bat & la trompette fonne, pour marquer la premiere heure du jour. Le Katoual eft toujours accompagné de plufieurs Domeftiques , & d’une Compagnie de Soldats, armés d’épées , de lances & de fleches. Quelques-uns portent une arme fort dangereufe, qui confifte dans une baguette de fer , longue d'environ deux pieds & terminée par une boule de même métal, avec laquelle on brife le crane d’un feul coup. Ceux qui font furpris dans une faute legere en font quittes pour quel- ques jours de prifon. Le châtiment des fautes confidèrables eft la baftonade.
Paix & fureté Quoique Surate foit habitée par toutes fortes de Nations, les querelles
da, & les difpures mêmes y: font rares. Les Indiens idolâtres, plus propres à rece- voir une injure qu'à la faire, évitent foigneufement tous les crimes odieux & nuifibles à la fociéré , rels que le meurtre & le vol. Ovington apprit , avec étonnement , que dans une fi grande ville 1l ÿ avoit plus de vingt ans que perfonne n'avoit été puni de mort. L'Empereur fe réferve le droit des Sen- tences capitales , où ne le communique qu'aux Tribunaux les plus éloignés de fa Cour. Ainfi, dans les cas extraordinaires, on informe ce Monarque du. crime ; & fans faire venir le coupable , 1l impofe le châtiment (8).
Ekes s'érene S'il fe fait quelque vol à la Campagne, dans la dépendance de Surate,
deut jufqu'aux : e î rite pi 1. : rs tn Officier , qui fe nomme le Pourfdar elt obligé d’en répondre. Il a fous
Lc Vacanavi= che ,
fines, fes ordres plufeurs Compagnies de gens armés , qui obfervent continuelle- (6) Page 228 & précédentes. carvah, marque ce qui fe fait chaque jour (7) Un autre Officier , nommé le Har- (8) Pagez31.
DIE SAVIO VI AG ENS: va LIU, 2
ment les orands chemins & les villages, pour donner la chafle aux vo- leurs (9). En un mot, comme 1l y a peu de villes ou le Commerce {oit auñli floriffant qu'à Surate , 1l n’y en a gueres où l’on apporte autant de foins au maintien du repos & de la fureté publique.
Les obfervations de l'Auteur , fur les différentes Religions & fur les ufages
des Indiens , appartiennent moins à la defcriprion de Surate qu'a larticie sé-
néral des Indes, où elles doivent entrer avec celles de quantité d’autres
Voyageurs. Cependant on en peut détacher ce qui eft propre à Surate & aux lieux voifins. WE
Ovington parle , avec complaifance , d'un grand Hôpital , dans le voifina- ge de certe ville, entretenu par les Banians » pour les vaches ,.les chevaux À les chevres , les chiens , & d’autres animaux, qui font malades , ou eftropiés, ou trop vieux pour le travail. Un homme qui ne peut plus tirer de fervice d'un bœuf, & qui eft porté à lui ôter la vie pour s'épargner la dépenfe de le nourrir , ou pour fe nourir lui-même de fa chair > trouve un Bantan charita- ble , qui ne manque pas , lorfqu il eft informé du danger de cet animal, de le demander au Mattre, & qui l’achetant quelquefois aflez cher , le place dans cer Hôpital , où 1l eft bien traité jufqu'au terme naturel de fa vie (roi:
Près du mème Edifice (11), on en voit un autre qui eft fondé pour les pu- naifes , les puces, & toutes les efpeces de vermines qui fuccent le fang des hommes. De tems en tems, pour donner à ces animaux la nourriture qui leur convient , on loue un pauvre homme > pour pafñler une nuit fur un lit dans cet Hôpital ; mais on a la précaution de ly attacher; de peur que la douleur des picquüres l’obligeant de fe retirer avant le jour , il ne puifle Les nourrir à l’aife de fon fang (12).
À l’arrivée d'Ovington , 1l y avoit fix ans qu'il s’étoir répandu parmi les Indiens de Surate, une maladie contagieufe , qui continuoit encore d'y re- gner, quoique ce ne für pas toujours avec la même violence. Elle fembloir ‘affoupie dans le tems des Mouflons , où Pair ne manque point de fe rafraf- chir ; & c'étoit immédiatement avant cette faifon qu’elle fe faifoir fentir dans fa plus grande force. Avant que les pluies commencent À romber , l'air eft d’une fécherefle & d’une chaleur extrêmes. Lorfqu’elles font rombées , i] sé. leve des vapeurs chaudes, & fi malfaifantes , qu'elles caufent plus de maladies qu'il ny en a dans tout le refte de l'année. Alors , dans l’efpace d’une feule matinée , on voyoit porter hors de la ville une centaine de Gentils , pour y être brûlés ; outre les Mores qu'on enterroit, & ceux qui mouroient dans les Faux. bourgs : ce qui montoit , par un calcul moderé , au nombre de trois cens par
jour. La ville n'en paroïfloit pas moins peuplée , & l'on ne s'apperçevoit pas des. effets du mal par la diminution des Habitans. La naiffance de cette pefte: fut précédée par un petit tremblement de terre, qui allarma un peu , mais.
qui ne renverfa aucune Maifon , & qui ne caufa de mal à perfonne. Ce qui furprenoit beaucoup les Mores,c'éroit de voir les Européens commeinaccefhbles à une maladie qui caufoit tant de ravages. parmi les Naturels duPays (x 3)
Ovington.recut avis,.en 1691, qu'il étoit moït de la pefte , à Balfora |
(9) Page 133: (12) Ibid. Page 314. (10) Page 313. (13) lbidem, Tome.Il. Pe 56. (11) loidem.
E if
OVvINSTON.
1690.
Hôpital pour les Vaches , les: Chiens, &e,
Hôpital pour les Puces & jes- Punailes,
Pefle teriibié à Surate,
Ses renouvel. lemens & fes eZ fets,
Pefle à Dafirag,
18 Hel SRI O MR EG EN) ENR ANNEE
OviNcron. deux cens nulle perfonnes dans l’efpace de dix-huit jours. Mais ce fleau ceffa 1691. bien-tôt (r4). Maladies ordi: Les maladies ordinaires de Surate, dont les Européens ont de la peine
maires à Surac. À fe garantir, font différentes fortes de fiévres, la plüpart mortelles ; fur_rour pour ceux qui fe livrent aux plailirs de la table & qui aimenr trop le vin. D'autres meurent d’une maladie , que les Habitans nomment Merdechine. Cet un vomiflement violent & un grand cours de ventre, qui viennent particuliérement d’avoir mangé avec excès , au même repas , de la viande & du poiflon. On guerit le malade en lui appliquant fur le talon un fer rouge dont la cicatrice l'empèche quelque - rems de marcher. Les Européens ne encore attaqués d’une efpece de paralyfie, qui leur ôte l’ufage & le mouve- ment des membres. Elle vient de s'être trop expofé aux brouillards péné- trans de la nuit. Le meilleur reméde eft de fréquenter les bains, qui font en grand nombre dans ce Pays (15).
Poudre blane Les bons effets de la poudre blanche , dans les fievres , en ont rendu l’u-
SAR LU fage commun dans les Etats du Mogol; & l'Auteur obferve qu’elle eft em- ployée avec le mème fuccès en Angleterre , où les Médecins Anglois en ont envoyé, En géneral , dit-il , les remèdes dont on fe trouve le mieux dans cette Région font rafraîchiffans , parce que la plüpart des maladies viennent de chaleur (16). :
Pulparock , À deux milles de Surate , on vifite un lieu fort agréable , qui fe nomme
a A Pulparrock. Il et voifin de la riviere, & fort orné de bocages & d’allées d'arbres. Le terrain en eft uni, excepté fur les bords mêmes de la riviere, où s’élevant un peu il rend la vüe plus étendue fur l’eau. La chaleur de Pair y eft adoucie pat lombrage d’une infinité d'arbres & par la proximité de l'eau. C'eft un Monaftere de Faquirs, qui ont pris foin de rendre cette habi- tation commode & délicieufe. Ils ont employé l'art, pour y perfectionner les beautés de la nature. Les environs de Surate n’ont rien qui puifle être comparé à cette belle retraite. Aufli les Faquirs qui l’habitent ont-ils plus de fierté que dans les autres lieux. On fait que c’eft une efpece de Moines mendians , qui font des quêtes pour augmenter leurs revenus. Un Frere Quéreur du Monaftere de Pulparrock ayant un jour rencontré , hors de Surate, 12 Préfidenc de la Compagnie Angloife , lui demanda impudemment vingt Roupies. Le Préfident, pour badiner, lui en offrit dix-neuf. Il les refufa, dans l'opinion qu'il n'étoit pas de fa grandeur de diminuer une obole de fa premiere demande (17).
DES CR TPT MON DIU) PA IS DES NS D RU ANTIES al Thevenot, qui étoit à Surate en 1666 (18), & qui n'a pas manqué d'y Tüevenot fur le aire fes obfervations , avec ce caractere judicieux qui le fait diftinguer entre Pays de Surae. [es Voyageurs, s’écarte peu de tout ce qu'on a Îü jufqu'ici, & fert par con- féquent à le confirmer par fon témoignage. Mais il y joint plufeurs remare ques qui paroiflent être échappées à la curiofité d'Ovington.
(14) Ibidem. ges. On ne le cite ici qu'en extrait, parce {15) Ibid. p. 57. que Surate n'éroit pas fon terme , & qu'il ne {16) Page 58. failoit qu'y pafler pour fe rendre dans l'In- (17) Pages 65 & 75. doftan. Voyez fes propres Relations.
{18) Voyez la troifiéme Partie de fes Voya-
DIE: SYNC rANVNA! GENS. Nr val Te 39
On mange ;, dit-il, du raifin à Surate , depuis le commencement de Fé- vrier jufqu'a la fin d'Avril. Le goût n'en eft pas excellent ; & quelques-uns s'éroient imaginé que ce défaut lui venoit de l'impatience des Habitans » qui ne le laifloient point affez meurir. Cependant les Hollandois , qui ont pris le parti de le laifler autant qu'il fe peut fur le fep, n’en font qu'un vin fort aigre , qu'il eft impoflible de boire fi lon n'y mêle du facre. Ce raifin, qui elt blanc, ne laifle pas d’être fort gros. On lapporte à Surate, d’une peute ville , nommée Naapoura , dans la Province de Balagate (19).
Les liqueurs du Pays ne valent gueres mieux que le vin. La plus commune et compofée de Sagre , ou Sucre noir , qu'on met dans de l’eau; avec un peu d'écorce de Baboul , pour lui donner quelque force. Enfuite on les dif tille enfemble.
Gn fait aufli de l’eau de vie de Tary. C'eft une liqueur afez agréable, qu'on tire de deux fortes de Palmiers; l’une qui fe nomme Codgiour ; la feconde, qui n’eft autre que le Cocotier. Thevenot obferve qu'il ne vient point de dattes aux Palmiers d’où l’on tire du Tary , & que ceux d’où l’on n’en tire point produifent des dattes fauvages. Le bon Tary elt celui qui fe tire la nuit. N'’étant point échauffé par l’ardeur du foleil , 1l eft d’un goût doux & picquant , qui approche de celui des Chataignes (10).
Thevenot eft plus exact qu'Ovington , fur les poids & les mefures de Su- rate. Le poids qui fe nomme Candi, vaut vingt Mans ; mais le poids de Com- merce eft le Mar, qui eft de quarante livres ; & la livre de Surate eft de qua- torze onces , ou trente-cinq toles. L'or & l'argent fe pefent à la tole; & la tole eft de quarante Mangelis, qui font cinquante-fix de nos Carats. Deux toles un tiers & demi valent une once de Paris. La Tole pefe autant qu'une Roupie d'argent. Le Man pefe quarante livres dans toutes les Indes; mais ces livres , qu'on nomme Serres à Surate , différent dans chaque Pays. Celles de Surate, par exemple, font plus fortes que celles de Golkonde. Celle d’Agra eft de vingt-huit onces.
On compte les grandes fomnies par Leks., par Crouls ou Courous , par Padans & par Nils. I] faut cent mille Roupies pour faire un Lek , cent mille Leks pour faire un Courou , cent mille Couroux pour faire un Padan, & cent mille Padans pour faire un Nil. On voit, parmi les Grands-Seigneurs ,, des Roupies d’or , qui valent environ vingt & une livres de France; mais qui n’entrent point dans le Commerce ordinaire. Leur principal ufage eft pour faire des préfens. La Roupie commune , qui eft d'argent, ne vaut gueres plus. de vingt-neuf fous de notre monnoie , quoiqu’on la fafle paller ordinairement pour trente. On fabrique , tous les ans, des Roupies ; & celles de l’année va-
lent quelque chofe de plus que les précédentes , parce que les Monnoyeurs:
prétendent que l'argent s’ufe toujours (21). Il y a des demi-Roupies, & des quarts de Roupie. Le Mahmoudy eft une autre monnoie d'argent , qui vaut environ onze & demi de nos fous. Le Pecha eft une monnoie de cuivre , de: la grandeur de la Roupie , qui vaut un peu plus de dix deniers, & qui pefe fix de nos drachmes. On donne foixante-huit Paden | ou amandes ameres , pour
(x9) Ibid. p. 47. (21) Ovington attribue cette différence de: (20) Page 49. valeur à la mutation des regnes.
DESCRIPTION pu Pays DE SURATE. THEVENOT.
Raïfin de Naz- poura,
Liqueurs de Suratee
Poids & Mor noiess
40 EU ST :O: IR. EAIGAEUNYE ROME
un Pecha. Ces amandes, qui pañlent pour monnoie à Surate, viennent de
ÉD ESCRIPTION UE ARE See S poPayspr Perte, & font le fruit d’un arbrifleau quicroit entre les rochers. SURATE. Enfin Thevenot fait remarquer que la monnoie d’argent du Grand-Mosol
THEVENOT. eft plus fine qu'aucune autre ; parce qu'il n'arrive point d'Etranger , dans EM l’Empire , qui ne foit obligé de changer l'argent qu'il apporte, foit Piaftres , foit d’autres efpeces , en monnoie du Pays. Il eft fondu aufhi-tôr , & l’on en
rafine l’argent pour faire des Roupies (22).
Puits&Refr. L'Auteur ajoute , à la defcription du Cimetiere des Anglois ; qu'on veit à weis célebres, peu de diftance un grand Puits de forme quarré, couvert de plufieurs arcs de brique , qui font éloignés l’un de l’autre de plufieurs pieds. On y defcend
ar divers efcaliers; & le jour y entre, depuis le haut jufqu’en bas, par des efpaces qui font entre les arcs. Mais quoique cet ouvrage foir eftimé , 1l n'ap- proche pas d'un réfervoir d'eau , quieft proche d’une des Portes de Surate, nomimée la Porte de Daman, où commerce la plus belle promenade du Pays. Cette Porte eft couverte & entourée des branches d’un bel arbre, qui fe nomme Wur, & que les Portugais appellent arbre de racines. L'ombre en et admirable, & d'un grand fecours pour ceux qui vont au Réfervoir. Il a feize angles , dont chaque côté à cent pas de long. Le diametre de tout l'ou- viage eft d’une portée de moufquet. Ileft pavé de grandes pierres unies , avec des degrés à l’entour, qui regnent depuis le bord du baflin jufqu'’au fond , en maniere d'amphitéarre. Ces degrés font chacun d’un demi-pied de hauteur. Leur matiere eft une belle pierre de taille, qui vient de Cambaye. On a
menage trois defcentes en talus, pour fervir d'abreuvoirs.
Âu milieu de cette belle piece d’eau s’éleve un bâtiment depieïre, quarié, & large d'environ quatre toifes, où lon monte par deux petits efcaliers. C'eft un lieu où l’on va prendre le frais & divers amufemens; mais il faut un Bateau pour y paffer. Le grand Bafin fe remplit d’eau de pluie, dans la faifon. Après avoir coulé au travers des champs , & formé une efpece de canal , fur lequel on a bâti des Ponts, elle fe rend dans un efpace fermé de murs, d’où elle paffe dans le Réfervoir par trois trous taillés en rond , qui ont plus de quatre pieds de diametre. On ne buvoit point autrefois d'autre eau à Su- rate : mais on y a découvert cinq fources ou cinq puits, qui en fournifent aujourd’hui à route la ville. L’Auteur parl: avec admuration du Réfervoir, & le compare aux plus beaux ouvrages que les Romains ayent jamais faits pour lPutilité publique (23).
jdn de la Un quart de lieue plus loin, on trouve, pour promenade , Ze Jardin de la
nue Princeffe , ainfi nommé parce qu'il eft l'ouvrage d’une Sœur du Grand-Mo- gol. C’eft un grand Plan d'arbres de plufeurs efpeces , tels que des Manguiers, des Palmiers, des Mirabolans , des Vars, des Maifas, & plufieurs autres , plan- tés avec beaucoup d'ordre. On y voir quelques allées fort droites , dont qua- tre traverfent le Jardin en croix, avec un petit Canal au centre. Vers le mi- lieu du Jardin, on a bâti un Edifice à quatre faces , qui ont chacune leur Divan , & un Cabinet à chaque coin. Devant chaque Divan fe prefente un Bañin quarré , plein d’eau, d'où fortent des ruiffeaux qui pañlent par les prin- cipales allées. Mais, quoique ce Jardin foit bien entendu , on n'y voit point
{22) Pages 52 & précédentes. (23) Ibid. p. 72: nos
DES VOYAGES. Lrv.tt 41
nos Berceaux & nos Parterres , ni rien qui approche de la beauté de nos Eaux (24). ea
L'arbre Var, que Thevenot eut la curiofité d'examiner dans toute fon étendue, s'appelle aufli Ber, arbre des Banians , & Arbre des racines ; à cau- fe de la facilité que fes branches , qui portent de grands flamens , ont a pren- dre racine , & par conféquent à reproduire d’autres branches. Il arrive ainfi
w’un feul arbre , auquel on laifle la liberté de s'étendre , peut rémplir un Le grand terrain. L’Auteur en vit un, qui avoit plus de trente toifes de dia- metre ; c'eftà-dire, dans l'étendue de fes branches , qu'on avoit coupées ré- gulierement , & qui formoient une fort belle promenade (25). Comme les Indiens croient cet arbre facré , ils prennent foin de l’orner; & fouvent, de l'accompagner d’une Pagode.
Le terroir de Surate eft d’une terre grife , fort brune , & naturellement fi bon qu'on ne le fume jamais. On y feme le bled après les pluyes , c’eft-à- dire , après le mois de Septembre : la moiflon fe fait au mois de Fevrier. On y plante aufi des cannes de fucre. L’ufage , pour les planter, eft de faire de grands fillons , dans lefquels , avant que de placer les cannes , on met plu- fleurs de ces petits poiffons qui fe nomment Goujons. Soit qu'ils engraiflent la terre, foit qu'ils donnent une qualité particuliere aux cannes , les Habi- tans prétendent que fans ce fecours elles ne produiroient rien. Ils couchent leurs boutures fur ces poiflons , l’une au bout de l’autre ; & de chaque nœud de canne ainf enterrée , il nait une canne de fucie, qu'on moiflonne dans la faifon (26).
Le riz ne croît pas moins heureufement aux environs de Surate. Les Man- guiers , les Palmiers de toutes les efpeces , & d’autres fortes d'arbres, y ap- portent autant d'utilité que d'agrément. Les terres qui produifent le bled
RE ee DescrirTiON DU PAYS DE SURATE. THEVENOT.
Arbre Var & fes fingularités:
Terroir de Gus rate.
Maniere dont on l’engraifice
ne s’arrofent jamais ; parce que les rofées , qui tombent le matin en abon-
dance , fufnfent pour les rendre fécondes.
La Riviere de Tapty eft roujours un peu falée à Surate. Aufñli les Habitans ne s’en fervent-ils que pour fe laver le corps ; ufage qui s'exerce ici chaque jour au matin, comme dans voutes les parties de l’Inde. Cette Riviere eft peu con- fidérable. Dans la haute marée , elle n’a de largeur , qu'environ la moitié de la Seine. Cependant les eaux de pluie la grofliffent en hyver, jufqu’à la faire déborder avec beaucoup de ravage. Elle prend fa fource dans un Canton des montagnes du Duan , nommé Gehar-conde , à dix lieues de Brampour. Quand la mer eft bafle , elle coule jufqu'à la Barre ; mais la marée avance ordinai- rement deux lieues au-delà. Le vrai Port de Surate eft Soualy , à deux lieues de la Barre, & à quatre lieues & demie de la ville.
Thevenot regarde fans difhiculté Surate & fon Canton, comme la plus belle partie de la Province de Guzarate , indépendamment des avantages ex- traordinaires que cette ville tire de fon Commerce; & la Province mème, comme la plus agréable de lIndoftan. C’étoit autrefois un Royaume, qui tomba fous la domination du Grand-Mogol Ekbar , vers l’année 1595. Hi y fuc appellé par un Seigneur du Pays, à qui le dernier Roi de Guzarate, nonuné Sultan Mahmouth , en avoit donné le Gouvernement général à fa mort , en lui confiant la tutelle de fon fils unique. L'ambition de ce Gou-
(24) Ibid, p. 73, (25) Page 74 (26) Page 73. Tome IX, F ; F
Riviere de Tas PtYe
Révolution que a fair pañler le Royaume de Gus zarate au pou- voir du Grand Mogol,
DESCRIPTION DU PAYS DE SURATE. THEVENOT.
FLOUE UE RER OVINGTON.
1691. Etat des affai- res des Anglois à Surate,
Maïfon que les Anglois ont à Surate,
L
€e que c'eft mue leur Préf- éent.
42 HISTOIRE GENERAME
verneur lui fit autant d’Ennemis qu'il y avoit de Grands dans le Royaume. Enfin defefpérant de fe foutenir par fes propres forces , il eut recours au Mo- gol , fous prétexte d’implorer fa proteétion pour fon Pupille , qui fe nommoit Mudafer. Ekbar entra dans le Guzarate avec une armée. Il foumit tous les. Seigneurs qui entreprirent de s’oppofer à lui, & que le Gouverneur lui fai- foit regarder conune les Ennemis de fon Roi. Mais au lieu de fe borner à la' pofleffion d’une feule ville, qu'on lui avoit promife avec fon territoire, il fe rendit maître de tout le Royaume, il fit le Roi & le Gouverneur Prifon- mers ; & fa politique , autant que la force , lui fit trouver le moyen d'aflurer cette conquête à fes Succelleurs. Cependant le malheureux Mudafer, s'étant échappé de {à prifon , fit quelques efforts pour fe rétablir : mais il fut vain- cu ; 1l retomba dans les chaînes ; & le defefpoir lui ft prendre enfin le paiti de s'ôter la vie de fes propres mains (27).
USE
Ovington , paffant aux affaires de fa Nation , raconte fur des témoignages. certains , que la Compagnie Angloife des Indes Orientales employe cha- que année cent mille livres fterlings , pour le foutien de fon Commerce aux Indes, & pour l'entretien de fes principaux Officiers. Surate, dit-il, le Fors Saint Georges ; Gomron en Perfe, & Bengale , font les principaux Sieges du Commerce de la Compagnie (28).
Chaque partie des États du Mogol a fes Marchandifes particulieres , que les. Agens de la Compagnie prennent foin d'acheter , & qu'ils tiennent prêtes pour l'arrivée des Vaifleaux. Si cette attention éroit négligée , l’Auteur ne doute pas que la Compagnie ne füt bien-tôt fupplantée par d’autres Nations. de l'Europe. Il en connoit une, dit-il, fans la nommer, qui avoit propofé depuis quelque rems au Grand-Mopgol , de lui payer des droits plus confidé-
sables que ceux qui font établis, à condition d'obtenir le droit exclufif du
Commerce dans fes Etats. » Ces entreprifes , ajoute Ovington , obligent no- » tre Préfident d'être continuellement attentif fur la conduite de nos Rivaux . » & de faire des prefens à la Cour , pour s’affurer de leur protection (29).
La Maifon que les Anglois occupent à Surate appartient au Grand-Mo- gol , & pale pour une des plus belles de la ville. Elle eft à fon Nord-Ouett. Outre les appartemens du Préfident , elle peut loger quarante perfonnes. L’Em- pereur Au-reng-zeb , de qui les Anglois la louoient immédiatement , pour la fomme de foixante livres fterlings ;recevoit rarement cette fomme ; parce qu’il leur permettoit de l'employer aux réparations & même aux embelliffemens de l'édifice. On y trouve plufeurs caves , des magafñns , un réfervoir d’eau & un bain (30). :
C’eft dans ce Palais que le Préfident Anglais des parties Septentrionales de l'Inde fait fa réfidence. 11 eft quelquefois élevé à la dignité de.Gouver- neur de Bombay, & revêtu du titre d’Honorable. On peut acquérir de gran- des richefles dans ce Pofte. Outre les appointemens annuels, qui font de trois cens livres fterlings , & les profits que le Prefident tire des Vaifleaux , il x
le pouvoir d’exercer le Commerce pour fon propre compte , dans rourss les
(27) Ibidem. Pages 15 & 16. (29) Tome II, p. 92. (28) Page o1. (30) Ibid. page 93.
DES VOA GES. \Lirev LE 45
parties de l'Orient. Auñi quelques années fufifent-elles pour l'ennichir. Tous Torinerent les Officiers de la Compagnie ont, comme lui, la liberté du Commerce païti- 1607. culier ; avantage que les Âgens de la Compagnie de Hollande n’ont jamais re des 1 - ficiers duCom- obtenu (31). i merce Anplois
Comme 1l eft important de connoître l'ordre des grandes entreprifes , lorf- fur ceux de Hot qu'il eft fonde fur l'expérience & juftifié par le fuccès, nous n’abandonne- HE) rons point l’Auteur dans ce détail.
Le Préfident de Surate à trois principaux Officiers, qui font le Teneur de Ordre de leur Livres, le Garde des Magafins, & le Pourvoyeur des VaifRaux. Ces quatre Sabiiement 4 peifonnes compofent le Confeil , dans lequel le Préfident a deux VOIX. On y rapporte & l'on y juge toutes les affaires qui regardent la Compagnie & ceux qui la fervent.
Le Secretaire aflifte toujours au Confeil, quoiqu'il n’en foit pas. Il monte à la premiere Place qui devient vaquante. Le même ordre eft établi pour tous les autres Poftes, où l’on monte par degrés, fuivant l'ancienneté des fervices ; à moins que par quelque difpofition extraordinaire la Compagnie ne change quelque chofe à fes principes.
Le Miniftre , les Anciens & les jeunes Faéteurs, les Ecrivains & les Ele- ves , compofent le refte des Habitans du Palais. Chacun demeure dans fon pofte , pendant trois ou cinq ans, fuivant fes engagemens avec la Compa- ynie , avant que d'être élevé à de nouveaux deorés; comune de celui d’Eleve à celui d'Ecrivain, & de celui-ci au devré de Facteur , d’où l’on pafñle aux plus hautes dignités. Outre les gages ordinaires, qui font proportionnés à
te) 4 D à $ chaque degré, la Compagnie leur donne à tous la nourriture & le loge-
ment. D'ulleues les avantages qu'ils peuvent tirer du Commerce particulier profit exrraere vont fi loin ; que dé Surate à la Chine , ils gagnent cent pour cent; & qu’en D y faifant porter feulement de l'argent pour en rapporter de l'or, ils font furs RER NE d'un profit de cinquante pour cent. Ceux qui jouiffent d’une bonne réputa-
tion , fans être aflez riches pour former ces entreprifes, peuvent emprunter},
dans le Pays , des fommes confidérables , à vingt-cinq pour cent d’intérèt, &
ne font obligés de fatisfaire leur créancier qu’au retour du Vaifleau. S'il pé-
rit en chemin, la fomme eft perdüe pour l’Indien qui la préte (32).
La, Compagnie entretient aufli quarante ou cinquante Domeftiques ; pour Nombre d'Oue les fervices qui conviennent à leur profeflion. Ils fe prefentent le matin au vriers & de va- Préfident pour recevoir fes ordres; & le foir ils ent encore devant lui, sa là Contar comme des fujets dont le bonheur dépend de la fatisfaétion de leur Maître, gnie.
Avec ces Ouvriers , la Compagnie entretient des Valets aux Officiers. Le Préfident en a plufeurs. Le Teneur de Livres en a deux. Le Miniftre & les autres ont chacun le fien. Dans-un Pays où les Anglois font fans Troupes & fans aucun fecours militaire , la politique les oblige de fe faire un appui du grand nombre de leurs Domeftiques. Quoique la plüpart foient Indiens ou Mores, l’Auteur vante leur fidélité ; jufqu’à dire naïvement » que lorfque le # Préfident a deflein de frauder les droits du Prince en quelque chole de » confidérable , il en commet le foin à fes Domeftiques , qui s'en acquittent
# avec adrefle (33).
(31) Ibid. page 94. (32) Tome IL. p. 96, (33) Ibid. p. 99. F 1j
OVINGTON. 1691.
. Table des Of.
ficiers Anglois,
Piaïfante naï- etc d’un Indiens
Ragoüts In- &ienss
Faite du Préfie deux & des Face tEurs AN£!OISe.
44 HP STTLOIR É AGE N'ER AILIE
Perfonne de ceux qui habitent le Palais ne peut paffer la nuit dehors ; fans la permiilion du Préfident. On fert tous les jours une table commune ,. pour le Préfident & pour tous les Officiers , qui s'y placent fuivant leur de- gré d'ancienneté. Elle eft couverte de ce que Surate & fes environs offrent de meilleur. Les vins de Chiras & l’Arrack , les vins de PEurope & la biere d'Angleterre n’y font point épargnés. Il ya peu de tables, chez les perfon- nes mêmes les plus qualifiées de l'Empire, qui foienc fi bien fervies. Cette dépenfe eft confidérable pour la Compagnie , fur-tout en vins de l'Europe , & en biere, qui ne peuvent manquer d’être fort chers aux Indes. Ovington raconte qu'un riche Indien , ayant eu la curiofité de voir les Anglois à table, parut extrèmement furpris , à l'ouverture d’une bouteille, de voir fortir la liqueur avec force , aulli-tôt qu'on eut ôté le bouchon. Le Préfident lui ayant demandé le fujet de fon admiration , il répondit qu'il n'étoit pas étonné de: voir ainfi fortir la liqueur, mais qu'il ne pouvoit comprendre comment on avoit pü la faire entrer dans la bouteille (34).
La table des Anglois de Surate eft fervie en vaiffelle d'argent ; & pour fa- uisfaire tous les goûts , ils ont trois Cuifiniers, un Anglois, un Portugais & un Indien ; qui apprètent les mets chacun à leur maniere. Le ragoût le. plus ordinaire aux Indes eft le Pi/au. C’eft du riz bouilli:, dont tous les grains demeurent féparés, qu'on aflaifonne avec des épices! & fur lequel on mec une piece de volaille bouillie. L’Auteur en explique plufieurs autres, & par- le de diverfes fauces qui excitent beaucoup l'appétit. Le Cabob , fur lequel il s'étend le plus, eft un compofé de bœuf & de mouton, que lon coupe en petits morceaux , fur lefquels on jette du fel & du poivre , & que l’on trempe dans de l’huile où l’on a mêlé de lail, On les pafle enfuite dans une broche , avec quelques herbes ; qui ont été trempées aufli dans de l’huile mêlée d'ail. Enfuite on les fair rôtir au feu. C’eft un mets que l’Auteur trouve fort agréable (35). Les Naturels du Pays aiment beaucoup /’Affa fœrida , qu'ils appellent Hin. Ils en mettent un peu dans leur pain , qui en reçoit un goûc défagréable , mais qu'ils croyent fort utile pour la fanté. On mangé tant d'Afla fœtida , dans Surate, que l'air qu’on y réfpire le fent quelquefois for- tement (36).
Les jours de réjouiffance , le Préfident invite tous les Officiers de la Com- pagnie a paffer la journée dans quelque beau Jardin , hors des murs de Sura- te , où l’ombrage & la fraîcheur fervent à l'entretien de la joye. Le Préfident & fa femme sy font porter dans des Palanquins , foutenus fur les épaules de quatre hommes. Ils font précedés de deux grands Etendards , après lefquels marchent quelques chevaux de main de grand prix, Arabes & Perfans , avec des harnoïs magnifiques. Les anciens Facteurs viennent à leur fuite, montés fur d’autres chevaux, qui ne font pas moins richement équipés. Ees felles {ont de velours brodé; les brides & les croupieres , enrichies d’or & d'argent. Le chef des Domeftiques paroït enfuite, à cheval comme les Maîtres , mais fuivi de quarante ou cinquante Valets à pied. Après cette premiere divifion vient le Confeil , dans un grand Caroffe, qu'on haifle ouvert, à moins qu’il ne s’y trouve des femmes. Ce Caroffe eft tout orné d'argent , & tiré par deux
(34) Page 100, (35) Page r0$. , (36) Ibidems
DES VNO YA GES EL /r v." LT 4$
bœufs. Le refte des Facteurs fuit en Carofle ou à cheval. C’eft dans cet équi- page que le Préfident paile au travers de la ville, lorfqu'il veut en fortir (37). Le Miniftre & les Confeillers ne fortent jamais fans avoir quatre ou cinq Domeftiques derriere leur Carofle. Ce fafte leur attire les refpeéts du Peuple. Dans l’idée qu'il fe forme des Anglois, il s’adrefle ;. dans fes befoinis , au Pré- fident de la Compagnie plutôt qu'au Gouverneur , dont la grandeur paroit éclipfée par celle des Anglois.
Ils ont , comme tous les Européens, un Cimetiere à un demi mille de Su- rate , qu'ils râchent d’embellir à l’envi par des tombeaux magnifiques ; & par de fuperbes édifices (38). C’eft un des principaux ornemens des environs de la ville. Les deux plus beaux de ces édifices ont été conftruits, lun pour Jean Oxonton, & l’autre pour le Préfident Aungers. Ils font accompagnés de Tours & de Minarets. Le Cimetiere des Hollandois offre aufi les fiens , dont les deux plus remarquables font , celui d’un Commiflaire Hollandois ; & l’autre , celui d’un Commandant de la même Nation , qui le ft élever avant fa mort, & qui fit mettre au fommet trois grandes tafles ; apparem- ment, obferve l’Auteur , pour faire reflouvenir fes amis du plaifir qu'ils avoient eu de boire avec lui (39).
Le 27 d’Aoùût 16917, c’eft-à-dire , pendant qu'Ovington étoit à Surate, la Maifon des Anglois fut inveftie par une Garde à pied & à cheval, qui les y retint Prifonniers. Cet orage fe fit fentir d’un autre côté aux François & aux Hollandois , par la défenfe qu'ils reçurent de fortir de la ville. On ap- prit bien-tôt le fujer de ce traitement. Un riche Vaifleau More avoit été pris par des Hommes à chapeau, c'eft-à-dire , fuivant le langage du Pays , par des Européens ; & le Capitaine , nommé Æbdel-gheford, demandoit qu'on lui reftiruat neuf lecks de Roupies, qui font plus de cent mille livres fter- ling. Ce Vaifleau pafloit de Mocka à Surate. Quoique les Indiens ayent peu
de goût pour le combat , & qu'ils n'expofent pas volontiers leur vie pour
quatre Roupies qui font leurs gages d’un mois, comme ils étoient richement chargés , ils s’étoient défendus vaillamment ; & ce n’étoit qu'après avoir perdu beaucoup de monde qu'ils avoient pris le parti de fe rendre (40).
On accufoit les Européens de cetre prife , parce que le Pirate, qui s’éroit emparé du Vaifleau , avoit arboré les Pavillons Anpglois, François & Hollan- dois. Le Préfident Anglois, qui. fe nommoit Barthelemy Harris, défendit ardemment fa Nation. Premiérement , 11 récufa le témoignage d’Abdel-Ghe- fort, fon accufateur , parce que ce n’étoit pas la premiere fois qu'il eût at- tribuéle même attentat à des Vaiffeaux Européens , & que dans une autre occafon il avoit été convaincu d’impofture.. En fecond lieu, l’arrivée d’un ou de plufeurs Navires Anglois dans ceite mer ne pouvoit être ignorée au
Comptoir de Soually ni dans la Maifon Angloife de Surate; & le Préfidenr.
atteftoit le Ciel qu'il n’en avoit aucune. connoïffance. Enfin , il s’engagcoir d'honneur à payer tout ce qu’on lui demandoit , fi fon Ennemi pouvoit appor- ter des preuves inconteftables que le Vaiffeau , qui avoit fait la prife, appar- A \ . » ë 4
tint à la Compagnie d'Angleterre. Ces raifons, & les bons ofhces du Gou
(37) Page 105: (39) Ibid. p. 117, (38) Tome IlI.p. 110: (40) Ilbidem, pages 114 & fuirantese- F üij
\
OvinéroN,
1691,
Leur Cimetiez re eft omé dz= beaux édifices,
Tombeau f:- gulier d'un Hol- landois,
Orage qui ter be fur les Euro- péens de Suraræ-
Dequoi ils fo acculfés.
OvINGTON. 1691. Comment cet- te querelle fur ££rininéee.
SR 16 92. Autre perlécu- on contre les ADG-0ÏSa
Leur accufar £eur ct convaine £gu de calomnie,
Eclaircifement fur les Pirates nommés $angas aiens.
Say, Capitai- ne Anglois, eft prit par ces Pie
TULCS,
46 HISTOIRE GENERALE
verneuf, qui fe portoit d'autant plus à favorifer les Européens, que le Porr étant fermé pour leurs Vaifleaux, pendant cette querelle , il commençoit à s'appercevoir que la recette diminuoit à la Douane, difpoferent la Cour à revenir de fes préventions. Cependant les Anglois demeurerent prifonniers jufqu’au 2 de Décembre , & ne recommencerent à jouir de leurs privileges qu'après d'heureux éclairciflemens , par lefquels on apprit que le Navire , au- teur de la prife, étoit Danois. Les reffentimens du Grand-Mogol fe tourne- rent contre cette Nation , fur laquelle il réfolut d'exercer toutes fortes d’ho- füulités (41).
L'implacable Abdel-Gheford fut le feul , au milieu de la joie commune , qui conferva toute fa haine pour les Anglois. Il renouvella fes calomnies , l'année fuivante , en répandant le bruit que deux de fes Vaifeaux, qui re- venoient de Mocka, étoient encore tombés entre leurs mains & qu'ils les avoient pillés. On leur ôta la Hiberté avec la même rigueur ; & les inftances furent fi preflantes, pour leur faire reftituer ce qu'on accufoit leur Nation d'avoir enlevé , qu'ils déclarerent enfin qu'ils aimoïent mieux abandonner tout-à-fait Le Pays que de fe foumertte à cette injuftice. Cependant l’impoftu- re fut bien-tôt reconnue. Abdel-Gheford avoit caché , dans l’eau , une partie de l'argent qu'il fe plaignoit d’avoir perdu. Il en voulut faire tranfporter {e- cretement une autre partie dans un Palanguin ; mais quelques Soldats de la garde obfervant que les Porteurs paroifloient fatigues du poids , fe défierent de la vérite. Ils arrèterent le Palanquin, qu'ils trouverent rempli d’or. Ab- del, convaincu d’un fi noir artifice , demeura chargé de la honte & de l’op- probre qu'il vouloit faire tomber fur les Anglois (42).
Sa premiere perte avoit éte réelle ; & malgré les prétendus éclairciffemens qui avoient fait tourner l’indignation de la Cour contre les Danois, Oving- ton paroit perfuadé que cette prife ne devoit être attribuée qu'aux Sanga- niens. Il en prend occafon de raconter l’avanture d’un Capitaine Anglois , qui ayant été pris par ces Pirates, & s’écant fauvé de leurs mains , lui com- muniqua fes obfervations fur leur Pays & fur leurs ufages.
Say (c’eft le nom du Capitaine) après avoir perdu fon Vaiffleau par le naufrage , vers l’Ifle de Afacire , & s'être arrèté long-tems à Mafcate, pour réparer fa perte , s'embarqua , pour l’Ifle de Bombay , dans un nouveau Bâti- ment qu'il avoit fait conftruire des débris de l’autre, & fit voile de confer- ve avec dix-huit ou vingt Navires Indiens , qui alloient à Surate & dans d’au- tres Ports du Mogol. A peine les eut-l quittés, qu'il découvrit de loin deux voiles qui venoient à lui, & qu'il reconnut bien-tôt pour des Corfaires. Il fit des efforts inutiles pour les fuir , jufqu’à jetter dans la mer une partie de fes Marchandifes , pour rendre fon Vaifleau plus leger : mais ils le fuivirent avec tant d’obftination , que layant joint vers le foir ,ils en vinrent furieufement à l'abordage. C’étoient des Saganiens. Ils entrerent dans le Vaifleau Anglois, l'épée à la main , au nombre d'environ quatre-vingt. Ils tuerent d’abord tous ceux qui firent quelque réfiftance, & Say n’auroit pas été plus épargné. Mais le premier coup qu'ils lui donnerent ne tomba que fur fa main , qui fut pref- qu'à moitié coupée ; & , lorfqu'ils étoient prêts à redoubler, des boutons
(43) Ibid, p. 120. (42) Ibid, pages 124 & précédentes,
DIE SVMIO NV AT GERS MÉrverUL T 47
d'or, qu'il avoit à fon‘habit, attirerent leur attention & fervirent à lui ra- cheter la vie. Ils fe contenterent de le dépouiller , & ne lui laifferent qu’un pe- tit morceau de toile pour couvrir fa nudité. Enfuite, paroïfiant plus humains après la prife du Batiment, ils lui firent prendre de l'opium avec de l’eau ; remede qu'ils employent ordinairement pour réparer leurs forces. -Ils panfe- rent même fa playe , avec du fucre, qu'ils y mirent d’abord pour arrêter le fang ; puis avec de l'huile & de la laine. Say > qui comptoit peit fur la vertu d’un appareil fi fimple , fut agréablement furpris de fe voir gueri en fort peu de tems (43).
L'un des Vaifleaux Sanganiens portoit dix pieces de canon & cent cinquan- te hommes d'équipage. L'autre éroit une petite Galere , de quatre canors & de cinquante hommes. Ils employerent un mois à retourner dans leur Pays. En approchant d’Aramra, qui étoit le Port d'où ils étoient partis , 1ls tirerent un coup de canon, fuivant leur ufage , pour avertir leurs amis de jeur retour. Malheureufement la piece qu'ils employerent appartenoit à Say , qui avoit eu la précaution d’y cacher quinze cens Sequins, dans lefpérance de les dé- robber à leur avidité. Ainfñ ce falut lui couta près de fepr cens livres fter-
Hing (44).
l à “Ar RUE à
La Reine du Pays ayant appris l’arrivée & la victoire de fes deux Vaiffeaux, fe fit amener le Capitaine Anglois. Il fut obligé, pour fe rendre à f1 Cour, de faire deux ou trois milles à pied, fans fouhers & fans chapeau. La Reï- ne , lui parlant par le moyen d’un Interprète Portugais ; voulut favoir de lui ce qu'étoit devenu fon argent. 11 lui répondit qu'il l'ignoroit, parce qu'il ne vouloit pas fe faire un crime de l'avoir caché dans fa piece de canon. Cerce réponfe la fauisht fi peu, qu'après lavoir menacé d’un efclavage perpétuel , elle donna ordre qu'on ne lui accordât pour toute boiflon que de l’eau f1- lée (45):
Un Corfaire du Pays s’étoit emparé depuis peu d’un Vaifleau Portugais , qu'il avoit amené dans le même Port. Comme on avoit remarqué dans les
res
OviNSTOw. 1692. À quoi il doit la vie,
Comment 4 eft panié de fes bleflures,
11 perd fon ar- gent par une Avanture bizar- LCA
It eft mené Cap'if au Pors d'Aramra,
7 Comment Say et délivré,
Caprifs de ce Batiment un refpeét fingulier pour les images, la Reine sima- .
gina que le Capitaine, étant Européen comme eux, devoit être de la même
Religion. L'inuulité de fes menaces la fit penfer à fe faire apporter quelques
images de Saints ; & faifant appeller Say, elle lui promit d'ajouter foi à fon témoignage , sil vouloit les baifer pour preuve de fa bonne foi. Quoiqu'il
eut les principes de fon Pays fur ce culte, il ne fit pas difficulté de baifer les:
images ; & quelques jours après , 1! obtint la liberté de s’embarquer fur un Vaifleau Arabe qui faifoit voile à Mafcate (46).
Le Port d’Aramra , où il avoit été mené, eft À l’oppoñte des Côtes d’Ara- bie , entre Sirdy & le Cap J'ugalt, à quelque diftance de Diu , qui appar- tient aux Portugais. Le Pays des Sanganiens fe trouve fitué entre la Perfe à l'Occident, & l'Indoftan à l'Orient. Ces Peuples, livrés prefqu'uniquement à la Piraterie , ne vivent que des prifes qu'ils font fur mer. Ils croifent depuis Ormuz jufqu'au Golfe de Cambaye, & fur les Côtes du Malabar, fuivant qu'ils y font attirés par lefpoir du butin. Leurs Vaifleaux ne paroiflent pes
(43) Ibid. Tome II, p. 245. (45) Page 147. aa, Ibid. p. 146, (46) Pages 147 & 148.
Situation d’A- ramra & du 233 des Sanganisas,
TT ÉDVYINGTON. 1692. Caraere de £es Pirates.
Fxemple fin- gulier de leur bonne foi.
Defcripuion de Macare, +
Sa fituation & fes avantages,
Exceflive cha- eur du Pays, qui n'empêche pas fa fertilité.
£es produdions,
48 PT S TO LR EMGIEIN ER AME forts; mais étant bons voiliers , il leur arrive rarement d’être pris, parce qu'ils fe retirent lorfqu'ils fe croyent les plus foibles (47).
Quoique le métier qu'ils exercent leur infpire des fentimens d’injuftice & de cruauté , ils n’en font pas moins fidéles à l’obfervation de leurs promef- fes. Le a Anglois l’éprouva par un exemple fingulier. Après avoir perdu tout fon bien , il ne lui reftoit qu'une cençaine de Sequins , qu’il avoit cachés dans un coin du Vaifleau. Son Cuifinier lui dir que le Bofleman du Vaifleau de guerre des Pirates, qu'on avoit mis fur le fien pour y comman- der en chef, promettoit de rendre la moitié de l'argent qu'on voudroit lui confier. Say prit le parti de livrer fes Sequins , à cette condition. Le Boffe- man les mit dans un linge, qu'il attacha au bout d’une petite corde , & les jetta ainfi dans la mer. Il favoit qu’on devoit fouiller tous ceux qui defcen- doient au rivage , & que perfonne n'éroit exempt de cette recherche , jufqu'à ce que le Vailleau fût entiérement déchargé. Le lendemain , il alla chercher le pacquet qu'il avoit jetté dans l’eau , & l'ayant retrouvé facilement , il ren- dit la moitié de la fomme au Capitaine. Une fidélité fi admirable dans un Corfaire charma Say , & le porta même à lui offrir dix Sequins de plus , com- ime une jufte récompenfe, Mais il répondit , en les refufant , qu'il vouloit garder exactement fa parole (48).
C'elt d’après le mème Capitaine, & fur fes Mémoires, qu'Ovington fait une defcription de Maftare , qu'on ne trouve avec autant d’exactitude & d'é- tendue dans aucun autre Voyageur.
Cette ville , qui appartient à Arabie heureufe, eft fituée fur le Golfe Per- fique , à l'Orient du Mogol. Quoiqu'aucune des trois Arabies ne foit aufli fertile que d’autres Pays , moins renommés , celle-ci, fuivant la remarque de l’'Auteur, à mérité le nom d'Hyemen ou d’Heureufi , parce qu’elle ett plus fer- tile que les deux autres. Mafcate eft une ville de Commerce, fupérieure à toutes lés autres villes qui font fituées près du Golfe d'Ormuz. Elle n’a pas moins de trois milles de circonférence , entre le Cap de Raz-al-gate, & ce- lui de Afoccandon , au vingt-troifiéme degré trente minutes de latitude du Nord , & précifément fous le Tropique du Cancer. Sa Baye eft petite , mais environnée de hauts rochers. La ville eft revètue de fortes murailles , & dé- fendue par cinq ou fix Châteaux (49).
La chaleur y eft plus violente que dans une infinité d’endroits plus voifins de la ligne. Les fables & les hautes montagnes y refléchiffent les rayons du foleil avec tant de force, qu'on peut donner au Pays la qualité de Zone torride , plus qu'à tout autre lieu entre les Tropiques. Un petit poiflon , mis dans le trou d’un rocher, vers le milieu du jour, y eft rôti en peu de tems. Il pleut rarement à Mafcate, & tout au plus une fois l’année : mais les fortes rofées qui tombent la nuit rafraîchiflent la terre, entretiennent les plantes dans leur fraîcheur , & rendent les fruits excellens. On y trouve en abondance des oranges, des citrons, des limuns, du raifin , des abricots , des pêches, & plufeurs fortes de racines & de liqueurs. Les dattes y croif- fent avec une faveur fi finguliere de la nature , qu’on en charge des Vaifleaux
(47) Page 149° (48) Page 150 (49) Page 126. pour
DES VrO'Y: À GENS: LL rv. II 49
pour tous les Ports du Mosol , où le débit en eft toujours affuré. Aufñli font- elles le principal Commerce du Pays (so).
Toutes les montagnes voifines de Mafcate font d’une fécherefle & d'une fterilité qui infpire de l’horreur. On n’y voit en aucun tems n1 herbe, n1 fleurs, n1 arbres. Mais lorfqu'en approchant de la Cote on jette les yeux fur les vallées , onles trouve remplies d’une verdure perpétuelle, fleuries , cou- vertes de toutes les plantes qui peuvent fervir à l’ornement de la terre & à la nourriture des hommes & des bêtes. L’Auteur admira moins cette diffé- rence , lorfqu'il eut reconnu linduftrie des Habitans. Ils ont trouvé le moyen de creufer une infinité de canaux, dont les bords font plantés d’ar- bres , & qui répandent l’eau de toutes parts ; avec cet avantage extrème, qu'en donnant de l’humidité aux racines des plantes, ils fourniffent affez d’eau pour arrofer deux fois le jour, c’eft-à-dire, foir & matin , toute la fuperficie de la terre.
Les beftiaux du Pays font nourris de poiflon , qu’on apprète d’une manie- re que les Européens pourroient imiter. Loin de le donner frais, on fait, dans la terre, un grand foflé, où l’on en met une grofle quantité qu’on laif- fe pourrir, jufqu'à devenir une efpece de terre. Enfuite l'ayant uré de ce lieu, on le fait bouillir avec de l’eau dans des pots de terre; ce qui forme alors une forte de bouillon gras & épais, qu’on luffe refroidir & que les bef- tiaux mangent volontiers. Cette nourriture les engraifle & leur fair une chair de fort bon gout (51).
La plüpart des Habitans de Mafcate font maigres & de taille moyenne.ls ont le teint bazané & la voix foible. On vante leur courage & leur habileté à manier l'arc & les fléches. Depuis qu'ils ont eu la guerre #vec les Portugais, ils fe font exercés à l’ufage des armes à feu. Leur nourriture eft indifférem- ment de la chair & du poiffon. Ils mangent du bœuf, du mouton, des che- vres & des darms. La chair de chameau eft celle qu'ils eftiment le plus & qu'ils croyent la plus faine. Ils ont plufieurs fortes de poiflons ; mais 1ls font fcrupule d'en manger de certaines efpeces, fur-tout de ceux qui font fans écaille. Le Pays porte beaucoup de bled , dont ils pourroient faire du pain; s'ils n’avoient tant de goût pour les dattes , qu’ils en mangent avec la chair & le poiffon. C'’eft un ufage qui regne dans toute l’Arabie (52).
De tous les Sectateurs de Mahomet, on n’en connoît pas qui s'abftiennent, avec autant de rigueur que les Arabes de Mafcate, du vin & de toutes les liqueurs fortes. Ils condamnent même, comme des boiflons défendues par la loi, le thé & le café, dont tous les autres Mahométans font leurs délices. Ils ont en horreur la fumée du tabac; & celui qu'on porte dans leur Pays eft brülé fans rémifion. Leur unique liqueur eft le forbet, qu'ils compofent d'un mélange d’eau , de jus d'orange & de fucre. Aufli prennent-ils la quali- ré d’Arabes rigides , de purs Mahométans , & de vrais difciples du Prophète. lis font tous élevés dans ces principes. ,
La maniere dont la Juftice s’adminiftre parmi eux, & leur caractere doux & obligeant, ne font pas moins remarquables que leur tempérance. Le Gouver- neur de la Ville fait faire une garde exacte, pour la füreté de la Ville, &
(50) Tbidem , pages 118 & fuiv. (s1) Ibidem. p. 130. (s2) Page 131, Tome IX. G
OviNGTroN. 1692:
Induftric des Habitans.
On engraiffe les Beftiaux avec du Poiffva.
Caractere & nourriture des Habitans,
Leur tempé- rance extraourdi- naire,
Singularité de leur Juftice,
s° EHPRS T'ONRE GENER APE Ovincron. pour arrêter tous les defordres dans leur naiffance. Il n’eft pas permis aux 1692. Chaloupes d'aborder à terre, ni d’aller d’un Vaiffeau à l’autre , depuis le cou- cher jufqu’au lever du foleil. Le pouvoir de punir eft interdit aux Peres & aux Maïtres , à l'égard de leurs Enfans & de leurs Domeftiques , par cette {eule raifon , qu'en l’exerçant 1ls peuvent y faire entrer de l'humeur & de l'excès (53). C'eff la juftice qui régle le châtiment de toutes fortes de fautes; parce que les Magiftrats , qu'on avertit des fautes commifes , étant fans paf- fion &c fans préjugé en examinent mieux la nature & mettent plus de juftice dans le degré de la peine. S'il fe commet quelque meurtre ou quelque vol , ce qui eft plus rare à Mafcate que dans aucune autre partie du monde, on ne propole point de mort violente pour le coupable. Il eft enfermé dans une prifon , où 1} meurt de lui-même (54). La Juitice d’ailleurs eft adminiftrée Pompes Quoique le Gouverneur foit accompagné d’un confeil nom- reux , ce n'eft pas la pluralité des voix qui décide : il prononce feul , &
tous jes fpectateurs approuvent la Sentence (5).
Le civiité Les Hlabitans de certe partie de l’Arabie font d’une civilité furprenante pour les Etat à l'égard des Etrangers. Quoiqu’extrèmement attachés à leurs principes , ils ne h connoifient point ce zéle furieux, qui exerce la Religion aux dépens de l'hu-
manie. Un Voyageur peut faire cent milles dans leur Pays , fans avoir be- foin d'armes, ni d’efcorte. Il peut dormir en pleine campagne , avec fa bour- fe à fon côté. Le Capitaine Say fonde le témoignage qu'il leur rend , fur fa. propre expérience. Il ajoute que pendant plufeurs années qu'il pafla parmi. eux , 1] n’entendit parler d'aucun vol (56).
@e qui arriva Après {on naufrage , il eut le bonheur de fauver fa vie, & d'arriver à parini eux au a ® : / / ñ Capirame Say, terre avec tous fes sens, mais nud , & dans un état déplorable. La vüe de- anrès fon nau- fon infortune toucha de compañlion les Habitans du lieu. Ils lui firent enten- Fe dre , par des fignes , qu'ils lui offroient leur affiftance , pour fauver fes ef-
fers & les débris de fon Vaifleau. Un d’entr'eux, qu'il prit. pour leur Chef, fit un monceau de fable ; & l'ayant divifé en trois parties , dont 1l fe réferva deux, 1l offrit l’autre au Capitaine. Il vouloit dire que pour fa peine & celle de fes gens il demandoit les deux tiers des fommes qu'on pourroit fauver. Say , qui le comprit, & qui trouva ce partage trop inégal , branla la tête, pour fare connoître qu’il ne lapprouvoit pas. Alors le chef Arabe fit une nouvelle divifion en deux parts égales; & prenant l’une , il donna l’autre au Capitai- ne. Le traité fut conclu à ceprix. On tira du Vaifleau treize ou quatorze mille livres , qui furent partagées avec une balance, dans laquelle le Chef eut grand foin que fa part ne fut pas plus forte que celle du Capitaine. Le Roï du Pays, touché auf du maiheur des Anglois, diminua volontairement , en leur faveur, les droits qu'il prenoit fur les Marchandifes, & fe réduifit à deux pour cent, au lieu de quatre qu’il exigeoit des Etrangers (57).
tes Portugais Les Portugais avoiene obtenu la liberté de s'établir à Mafcate. Ils y exer-
haltés de Ma 0 à: ci ne , ; CE coient paifblement leur Religion ; & le Roi leur avoit accordé la permif-
(53) On ne connoît point d'antre exem- ou feulement qu’on l'y laiffe moutir de faim. ple de cet ufage. (55) Page 135.
(54) On ne fait fi l'Auteur veut dire qu'il (56) Page 136. y demeure jufqu'à la fin naturelle de fa.vie, (57) Pages 137 & 138.
D'E SUV OV A GES Love DT SI
fion d'y bâtir , non-feulement une Eglife , mais même un College. Les richef- fes qu’ils y acquirent par degrés les rendirent infolens. Ils entreprirent d’ufur- per l'autorité. Les Arabes, qui ont l'humeur douce & tranquille ; fouffrirent pendant quelque tems cet abus avec une patience extraordinaire. Mais le voyant monter à l’excès, & commençant à craindre qu'ils ne fe rendiflent entiérement Maîtres de la ville , ils les y afiegerent avec une armée nombreu- fe. La défenfe des Portugais fut longue & courageufe. Ils fe renfermerent dans leur Eglife & leur College, dont 1ls firent comme une double Ciradel- le. Mais leurs Ennemis ayant fermé tous les paflages par lefquels ils pou- voient efperer du fecours , s’'étoient emparés des hauteurs qui dominoient ces deux Poftes. Enfin les Portugais, qui ne recevoient point de Goa, ni de leurs autres Etabliffemens , l’afliftance à laquelle ils s'éroient attendus, s'em- barquerent feciettement dans deux ou trois Vaifleaux qui étoient dans le Port, & profterent de la liberté qu’on leur laifla de fe retirer. On voyoit encore les trous, que le canon des Arabes avoit faits pendant Île fiege à leur Eglife & à leur College (58). Depuis cette guerre, l’antipathie eft devenue fi vive entre les deux Nations, que dans tous les lieux où le Comimeérce les conduit , elles ne cherchent qu'à fe ruiner mutuellement. Les Arabes ne le cédent point aux Portugais en courage, & font toujours les plus forts fur mer. Ils ne parlent jamais d’eux, fans quelque terme de mépris. Leurs Vaif- eaux portent quelquefois jufqu’à cinq cens hommes; & comme ils partent toujours bien efcortés , les Portugais s'efforcent de les éviter , ou n’en vien- nent gueres aux mains fans defavantage (59).
Les Arabes de Mafcate traitent leurs Prifonniers de guerre avec une ci- vilité , fort éloignée de la barbarie qu’on attribue à leur Nation. Loin d’en fai- re des Efclaves , ils ne leur impofent aucun office fervile , ils leur affurent une vie tranquille , & leur fourniflent chaque jour une abondante nourritu- re. S'ils s'efforcent de leur faire embraffer le Mahométifme , c’eft par de fim- ples exhortations ou par des promefles. Auñli la plüpart de leurs Caprifs pren- nent-ils du goût pour des chaînes fi douces, & ne penfent-ils point à la fuite (60).
L’Auteur ayant eu l’occafion de vifiter plufeurs autres Ports de cette Côte, qui font peu connus des Européens , raffemble ici fes obfervations, pour les faire fervir de fupplément à ce que d’autres Voyageurs ont écrit avant lui (Gr).
Les Vaifleaux, dit-il, qui vont de Surate à la Mer rouge, partent ordi- nairement vers le mois de Mars. Ils arrivent au terme de leur Navigation vers le milieu d'Avril, ou du moins avant le 20; car ceux qui n’y font pas avant ce tems trouvent des vents contraires , qui leur ferment l'entrée de cerre mer. Ils font alors obligés de pafler l’Ifle de Socatra , & de fe mettre à Fabri du«Cap de Guardafu , pour éviter la violence des courans , qui re- gnent le long des Côtes de l'Arabie. Les Pilotes fe croyent hots de danger
lorfqu’ils ont doublé ce Cap (62). / (58) Page rar. (61) Voyez les Relations du premier Tome (59) Ibidem. de ce Recueil , fur-tout celle de Caftro. (60) Page 142, (S2) Ibidem , p. 154.
G i
OvINGTONe 1692:
Haïhe entre leg Portugais & les Arabes,
Avec quelle äouceur les Pri- fonniers font traités à Mafça- ce.
Divers Ports ; peu connus des Européens.
Tems de Îa Navigation pour la Met rouge
ee OVINGETON.
1692. Fort de Dofar.
Port de Caffene
Port de Sete
Port d’Aden
Désodence du Port d'Aden,
52 HÉSTOIRE GENERALE
À cent cinquante milles du Cap de Guardafu , vers l'Occident , on ren- contre une petite Ifle blanche , après laquelle on trouve plufieurs villes de Commerce fur la Côte de l'Arabie heureufe. La premiere , qu'Ovington ait vifitée , fe nomme Dofar , Place médiocre , dont les Habitans connoiffent peu les loix de lhofpitalité. Ils font trompeurs dans le Commerce & fans égards pour les Etrangers. Leurs Marchandifes font l’'Oliban , les noix de coco & le beurre. Ils profeffent le Mahométifme , avec un zéle fi extraordinai- re ; que la plüpart fe vantent d’être favorifés des infpirations du Ciel. Le Roi du Pays a des démêlés fréquens avec les Rois de Ser & de Caffen, fes voi- fins ; mais rarement jufqu'aux dernieres violences de la guerre , qui font l’'ef- fufñon du fang (63). -
À l'Occident de Dofar , on trouve Caffen , au quinziéme degré. Le Port
e cetre Ville eft à couvert des vents d'Oueft , & fort expofé à ceux de l'E. La Place n’a rien de remarquable par fes édifices & fes fortifications. Les Habitans font fi pauvres, que le Roi du Pays eft obligé d’exercer le Com- merce , pour foutenir fa dignité. Il lui vient quelques bâtimens chargés de riz, de dattes, & d’une efpece d’habillement de poil qui fe fair en Pere... & qu'on échange pour de l'oliban , de l’aloes & du beurre. Ses Sujets , oc- cupés des fimples néceflités de la vie , ne penfent qu'à fe les procurer pat des échanges , & portent l'indifférence pour l'argent jufqu'au mépris. Cepen- dant ils ont quelques monnoies courantes, telles que des écus, des Abaffis » des Mamodes ; &, pour petite monnoie, ils employent une efpece de graine; qui fe compte par poignée. La friponnerie eit un vice fi bien établi dans cette Nation, qu'on y croit une chofe bien acquife , lorfqu’on fe l'eft procu- tte par quelque fraude. Elle n’eft pas moins livrée au crime que la bienféan- ce défend de nommer. Le tems le plus propre pour entrer dans le Port de Cañlen, & par conféquent pour le Commerce, eft Mai, Juin & Juillet.
On trouve enfuire une autre ville, nommée Ser, beaucoup plus eftimable par l'honnêteté de fes Habitans, & plus célebre par la bonté de fon Port qui attire les Vaifleaux de Mafcate , de Bander-Abäfi, de Surate, de Galla & de tous les Ports de la Côte d’Ethiopie. Ils y chargent du beurre, de [2 myrihe , des efclaves, de l’oliban & de l’aloes.
Plus loin, au douziéme deoré de latitude , eft une des plus anciennes & des plus agréables villes de PArabie. C'eft Aden, dont les Portugais étoient autrefois les Maîtres, mais que les Turcs leur enleverent ; comme le Roî d'Yemen l'a prife enfuite aux Turcs ; pour l’unir à fes Etats. Ce Prince por- te le nom de Roi d’Yemen , qui fignifie Arabie heureufe ; non qu'il la pof- féde toute entiere , mais parce que l'étendue de fon Royaume & fes richeffes le rendent fort fupérieur à tous les autres Rois de l'Arabie. Ses Etats s’éren- dent l’efpace de quatre cens milles fur la Mer rouge, depuis Aden jufqu'à Geïon (64). *
Aden étroit autrefois (65) un des plus fameux Ports: de cerre Cote. C'éroir comme un Magafn général des Marchandifes du Mogol, de fa Perfe, de.
(s3) Ibid. p. 157. Tome. Ovington ne remarque que les diffé (64) Page 162. rençes prefentes, (65) On en a vü la defcriprion au premier
DES VOYAGES VLuv. LE 3
FArabie & de l'Ethiopie. On y trouvoit des Marchands de toutes ces Con- ttées , qui S'y bo ont pour Ja facilité de leur Commerce. Les Maifons y étoient propres & bien bâties. On voyoit, fur le fommet des montagnes, uantité de châteaux qui formoient un fpeétacle agréable. La ville étoit natu- rellement fi bien fortifiée , que par mer & par terre, elle auroit pu fe défen-- dre avec peu de foldats contre un Ennemi puiffant. Mais la mollefle ordi- naire des Orientaux a fait perdre tant d'avantages aux Habitans. Tout leur Commerce eft borné aujourd'hui au café , à l'aloes, à la myrrhe & à l’olibar. Les mois favorables pour l'entrée du Port font, Avril, Mai, Juin, Juiller, & une partie du mois d’Août. ANAL d’Aden , on découvre les fept Ifles , qui forment le détroit de Ba-
bel-Mandel , & proprement l'entrée de la Mer rouge. La principale de ces
à D petites Ifles fe nomme Babbs. Avant que d'arriver à ce détroit , on découvre
un terrain élevé, avec une ouverture , qu'on prendroit pour un paflage qui conduit dans la Mer rouge : mais lIfle de Babbs , qui fe préfente aufli-toe, empêche qu’on ne puifle s’y tromper. Cette ouverture, qui eft au midi de la terre , fert à la décharge d’une grande Riviere qui mene à Gella, un des plus grands Ports d’Ethiopie.
À quinze lieues du détroit, on arrive à Mocka, qui fans avoir plus de deux cens ans d’antiquité , eft devenu le principal Port de la Mer rouge. Il eft aufli fréquenté par les Vaifleaux de l’Europe que par les. Indiens, & l'on y trouve des Marchands de toutes les Nations du monde. La principale Mar- chandife qu’ils en tirent eft le caffé , qui s'y trouve en abondance. Il en vient beaucoup à Berlefuck, à Sonary , à Afab & dans d’autres lieux , mais fi mal emballé que c’eft un embarras confidérable pour les Marchands. Le prix eft environ quarante écus le Bchar. Cette efpece de féve eft fujette à la nelle , comme le bled. Elle croit près des eaux. Chaque goufle a toujours deux grains , qui fe féparent lorfqu’elle eft ouverte. La feuille reflemble , en gran- deur , à celle du laurier ; mais elle eft plus claire. L'arbre eft petit, & ne por- te pas long-tems ; mais on a foin de le remplacer.
Les Européens payent , à Mocka, trois pour cent , de tout ce qu’ils font entrer ou forur. Ils ont le privilege de pouvoir mettre leurs Marchandifes dans les Maifons qu'ils louent , fans être obligés de les porter à la Douane. Les autres Marchands payent deux de plus pour cent, c'eftà-dire, cinq; & font affujertis à la vifite de leurs Marchandifes. Tout ce qui fe vend ou qui s’ache- te au poids eft porté à la Douane pour y être pefé. Le Bahar de Mocka ef de quatre cens vinot livres. Il contient quinze Fraffels , chacun de vingt- huit livres. Le Frafiel contient dix Afanns ; le Mann, quarante Tuckeas , &e le Tuckea dix Coffilas. Les mefures creufes , pour les chofes liquides , font le Teman , qui contient quarante Memecdas. Chaque Memecda fait trois pin- tes d'Angleterre , ou trois chopines de France. Les mefures de longueur , qui fervent à mefurer les toiles & les éroffes de foie, font de vingt-quatre pou- ces, & s'appellent Covis ou Guz. On vend auff Les toiles & les éroffes à la piece.
Les monnoïies fe prennent au poids, fuivant leur degré de fineffe. Ce font des écus de toutes les efpeces, & des ducats de Vemife, d'Allemagne , de Barbarie , de Turquie, & d'Egypte. On nomme Comaffes ,, de petites mon
G iij
OVINRGSTO HR, 1692.
Etat de Mocka. Gelia , vrand l'ort d'Echiepis.
Pasilese de Européens,
Poids & Mefus TESe ÿ
Monvoicsy
OVINGTON.
1692.
Port de Mofech.
Le d'Hodecda.
lle de Como- LaD
Port de Lohia où les Anglois ont porté leur Comineices
{sezeons POrr cfébre par la pèche des Perlese
Port de Cam- puida.
$4 HISTOIRE GENE R AILE
noies qui changent de valeur , fuivant la volonté du Gouverneur Turc. Les comptes fe font par Cabeers, dont quatre-vingt font un écu ; comme ceux de France fe font par fous & par livres (66).
Mofèch , autre Port à dix lieues de Mocka au Nord-Ouelt , n’eft renom- mé parmi les Indiens que par le Commerce du fel. Ce Port eft voifin de Zebith & de Berlefuck. 1 n'eft féparé que par trois lieues de mer, d’unelfle, nommée Jutor , qui avoit autrefois un Volcan.
Hodecda eft une lile à foixante milles de Mocka , environ au quatorzic- me degré cinquante minutes de latitude , où l’on trouve une anfe très-com- mode pour la conftruétion des Vaifeaux , & un fort bon Port. Cn y apporte quantité de cafté des lieux voifins. à
Comoran eft une autre Ifle , avantageufement fituce au quinziéme degré vingt minutes , & longue de dix milles fur deux de largeur. Le terroir ÉnG bon ; mais les Habitans font d’un caractere fi dangereux , qu’on leur à donné les noms de voleurs & de bandits. Une Baye , qui forme la patie Orientale de l'Ile , offre un mouillage für , à l'abri des vents & des orages. Mais l’Ifle même n’a pas d'autre avantage que celui de fournir aux Vatileaux de l’eau: excellente , des beftiaux & du poiflon. Elle n'’eft éloignée de la terre ferme que d’un mille.
Depuis 1687, que les Anglois, pour fe vanger du Movol, ont troublé le Commerce de Mocka & pillé les Marchandifes qu’on tranfportoit de cette ville à Surate, les Vaifleaux de leur Nation n'ofant y retourner , ont fait choix, dans la même Mer, d’une autre ville nommée Lohia , au quinziéme degré quatre minutes. Leur exemple y a conduit quantité de Marchands & de Vailleaux Indiens. Mais l'entrée du Port eft dangereufe , fans le fecours des Pilotes du Pays (67).
Gexcon , au dix-feptiéme degré, eft le dernier Port qui mérite quelque attention fur cette Côte. La pêche des Perles le rend célebre & procure des richelles confidérables aux Banians. L'Ifle de Fersham , qui en eft éloignée de trois lieues , eff remarquable par la même pêche, & par la grande quantité de bled qu’elle envoye dans toutes les parties de l'Arabie heureufe.
De Gerzeon à Camphida , il ne fe trouve aucun Port favorable au Com- merce; & quand la nature en auroit formé, les Arabes de ce Canton, qui font des brigands , accoutumés à vivre de rapine, ne permettroient pas aux Marchands d'en approcher. Camphida , fitué au dix-neuviéme degré cinq mi- nutes, eft une ville dont les Turcs avoient acquis depuis peu la poffeflion. Ils y ont un Gouverneur , avec cinquante Soldats; autant pour la füreré des droits, dans un Port où quantité de gens débarquent pour fe rendre à la Mecque , que pour contenir leurs nouveaux fujets dans la foumiflion (68).
Quelques autres remarques , que lAuteur paroït avoir empruntées des Mémoires d'autrui , n’ajoutent rien , pour la connoiffance de cette Mer, au favant Journal de Jean de Caftro (69).
Après un féjour de trois ans dans divers Comptoirs Anglois , Ovington, voyant fon Vaifleau prèt à remettre à la voile , ne put réfifter à l’impatience
(66) Pages 168 & précédentes, (68) Page 175. (67) Ibid. p. 173: (69) Voyez le premier Tome de ce Recueil.
D'E SO V'L' GET LV IT ss
de revoir fa Patrie. Il remonta fur le Benjamin , le 14 de Février 1693. Le Voyage fut non-feulement heureux , mais agréable , jufqu'au Cap de Bonne- Efpérance , où le Vaifleau Anglois arriva le 16 de Mai. Il y trouva dix Ba- timens de la Compagnie Hollandoïife des Indes orientales , tous richement chargés , qui en attendoient quelques autres des Indes, pour mettre enfemble à la voile. Il en étoit parti, depuis peu, fix pour la Hollande. Cette Com- pagnie , fuivant les lumieres d'Ovington , entretient au moins cent Vaifleaux, qui lui apportent d'immenfes richelies. À ne parler, dit-il , que de Surate, où fon Commerce n’eft pas comparable à celui qu'elle fait dans les autres en- droits dés Indes, & n’en eft au plus que la vingtiéme partie, on compte que Je profit qu’elle en tire monte à quinze cens mulle florins (70).
La defcription qu'on a déja donnée de la Colonie Hollandoife du Cap de Bonne-Efsérance & de tout ce qui appartient au Pays (71), doit laïfler peu de curiolité au Leéteur pour les remarques d'Ovington. Quinze jours qu'il pañla au Cap ne peuvent lavoir mis en état d’érendre fes lumieres aufli loin que Kolben , qui s'y étoit établi, pendant plufeurs années , dans la feule vüe de raffembler tous les matériaux dont il a compofé fon Ouvrage.
Le Benjamin leva l'ancre, le 2 de Juin, avec les Hollandois. Une tem- pète furieufe , qui le fépara de cette Flotte , & la rencontre de deux Arma- teurs François, dont 1l ne fe garantit que par uh ftratagème , en faifant lever tout d’un coup toutes fes voiles & paroiïtre tout fon monde, pour faire croire que c’étoit un Vaïfleau de guerre bien armé, furent les feules avan- tures qui lui cauferent de l’embartas dans fa route. Il arriva le 18 Seprem- bre à Kingfale , en Irlande , où pour rendre graces au Ciel du fuccès de leur Navigarion , le Capitaine , les Officiers & les Matelots firent entr’eux la fom- me de vingt-huit livres fterlings , qui fut diftribuée aux pauvres de la ville ; & l’on mit dans l'Eglife une infcription , pour conferver la mémoire de cette aumône. La crainte des Armateurs François obligea le Benjamin d’attendre long-tems une Efcorte , avec laquelle il fe rendit enfin, le $ Décembre , à Gravefend.
(70) Page 186. L'Aureur parle, dit-il, fur (71) Voyez la Relation de Kolben au quas des témoignages certains, triéme Tome de ce Recueil,
DRE, LS
ÿ
ons À OviNGron, 1693. Retour de l'Au- teur dans fa Pa-
trie.
Kichefle da Commerce Ha» landois,
Stratagème , qui fauve’ le Vaifleau d'Oyine gton.
FLORIS. TOITS ntroduion.
Départ de l’Aue £eur,
Sa preariere €omnuilion re- garde le Nyngin gr Cinfeng.
Gbhfervation de 'Auseur fur les Cartes marinese
$6 ELU SET O'TRNEMGÉE NN ER ANERE
FO, FAN CE | DE PIERRE WILL POORUS
au Golfe de Bengale.
'E Voyageur (72) oublié par les Auteurs Anglois, ayoit le même droit
qu'un grand nombre d’autres Marchands, de trouver place dans les pre- mieres parties de ce Recueil. Quoique les événemens de fon voyage ne for- ment pas une Relation amufante , elle contient quantité d’obfervations curieu- fes , qui tiendront leur rang dans la defcription du Golfe de Bengale ; & fon Journal même , réduit à de juftes bornes, n’eft pas fans utilité pour la Navi- gation & le Commerce.
Après s'être engagé avec le Gouverneur & les Députés de la Compagnie Anpgloife des Indes Orientales, Æloris s'embarqua le 2 Janvier 1610, fur un Vaïfleau nommé le Globe , en qualité de Marchand. Sa premiere Commiflion regardoit la grande pointe d'Afrique , où 1l avoit ordre de chercher une pré- cicufe plante, qu'il nomme WNyngin (73). Quelques Européens, inftruits de fes vertus par le témoignage des Chinois & des Japonois, avoient été agréablement furpris de la trouver dans cette partie de l'Afrique. On a préren- du qu'elle y avoit été apportée par diflérens Navires Hollandoiïs ; mais 1l y a peu d'apparence que fi la Nature n’eût pas fait ce prefent au Pays, ellesy füc aflez multipliée pour faire un objet de Commerce. L’Auteur rencontra deux Vaiffeaux qui étoient venus pour s'en charger. Cependant il lui